Un patrimoine mondial bientôt englouti

Publicada en Publicada en Catherine Botrel, Culture, Tourisme
hebdo n° 945 – 11 déc. 2008

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Saint-Louis a le blues

L’ancienne capitale coloniale du Sénégal est menacée de disparition sous l’effet du réchauffement climatique. Ses habitants n’ont souvent pas d’autre choix que de tenter de gagner l’Europe.
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Pour savoir à quoi s’en tenir, il suffit d’observer l’agent de l’immigration. Si, pendant qu’il examine vos papiers, il crache sur le sol crasseux, ce n’est pas bon signe. Vous serez à coup sûr réexpédié vers Saint-Louis à bord d’une étroite pirogue.
A côté du bureau parsemé de miettes et de billets de loto déchirés se trouve un vieux cageot plein de cartes d’identité confisquées et de faux permis de séjour. Nous sommes à Rosso, là où le vert aveuglant du fleuve Sénégal rencontre l’inconsistance aride de la Mauritanie. A première vue, il n’y a aucune raison de troquer toute cette richesse naturelle contre un tas de sable où règne neuf mois par an une chaleur étouffante. Saint-Louis est une capitale. Une vieille dame noble et ruinée à qui il ne reste plus qu’une robe élimée et une paire de souliers troués. Ce sont les Français qui la fondèrent au XVIIe siècle pour en faire une base à partir de laquelle ils pourraient administrer leurs colonies d’Afrique de l’Ouest. Depuis l’an 2000, la ville est emprisonnée dans un couloir de la mort naturel : d’un côté, le fleuve Sénégal, de l’autre, l’océan Atlantique. Cette année-là, l’UNESCO la classe au Patrimoine mondial de l’humanité et la déclare première ville menacée de disparition sous l’effet du réchauffement climatique. Le niveau des eaux s’élève et l’océan s’apprête à engloutir la pittoresque et mélancolique ville africaine. A l’instar des Maldives, de Tuvalu et d’autres îles paradisiaques, des zones côtières de la Nouvelle-Zélande, du Salvador et de la Guyane, Saint-Louis est vouée à disparaître, à sombrer comme une petite Atlantide sans trésor. En 2004, on a tenté de la sauver in extremis en créant un canal de délestage qui aurait dû ralentir l’avancée de la mer. Mais il s’est passé exactement le contraire. Aujourd’hui, la ville coule encore plus vite. Et, par conséquent, ses habitants fuient. Ils mettent le cap vers le nord – vers la Mauritanie, plus précisément. De ses plages blanches partent chaque nuit des dizaines de pirogues porteuses d’espoir. Les intercepter est une entreprise ardue, malgré la présence de la Guardia civil [la gendarmerie espagnole] au Sénégal et en Mauritanie. Il est impossible d’arrêter le flux vers les îles Canaries ou la Libye, dernière escale avant la terre promise qui a pour nom Europe. En 2007, environ 30 000 migrants sont partis de ces côtes, et 6 000 d’entre eux sont morts avant d’arriver à destination.
Malik Tidiane est un jeune pêcheur qui quittera bientôt Saint-Louis, comme l’ont déjà fait son frère et l’un de ses oncles, qui vivent aujourd’hui en France. “Ici, il n’y a pas de travail pour moi, dit-il. Le poisson est devenu rare, je ne suis qu’un poids pour ma mère. Je sais que je risque de mourir pendant la traversée. Mais je n’ai pas le choix.”
Un récent rapport de l’UNICEF a montré qu’au Sénégal un enfant sur trois effectue le travail d’un adulte. Le problème, c’est que des hommes adultes, à Saint-Louis, il n’y en a quasiment plus, et que tout le travail est confié à des personnes âgées, des femmes et des enfants même pas adolescents. Sole Diop, notre guide (rencontré à Dakar), nous rappelle qu’une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule. “Le Paris-Dakar se déroulera en Argentine l’année prochaine. Les organisateurs préfèrent ne plus traverser le désert mauritanien, infesté de brigands. Mais le passage de la caravane faisait vivre de nombreuses familles de la frontière.”
Un plan de relance économique avait été conçu pour Saint-Louis. Il prévoyait des aides pour les commerçants en difficulté. Mais le Sénégal est officiellement en récession, son taux de croissance est parmi les plus faibles de tout le continent, le chômage augmente. Il n’y a plus qu’une seule solution : partir. Ou du moins tenter. Et ce malgré le fait que cette région est considérée comme l’une des plus prospères d’Afrique.
L’historien de Saint-Louis Kolo Diakhaté raconte : “La décadence de la ville a débuté il y a bien longtemps, en 1960, lorsque la capitale a été transférée à Dakar, au moment de l’indépendance du Sénégal. Les gens ont commencé à perdre confiance, à sombrer dans la tristesse. Ces dix dernières années, avec les problèmes liés à l’océan et à l’épuisement des stocks de poisson, la morosité s’est transformée en véritable dépression. Nous nous sentons abandonnés.” A Saint-Louis, seuls restent intacts l’orgueil et le long pont métallique qui relie la ville à la terre ferme. C’est le pont Faidherbe, du nom d’un gouverneur de la colonie très apprécié. Au dire des habitants, c’est le plus ancien de toute l’Afrique. Il aurait été construit en Hongrie, puis transporté en pièces détachées sur un navire. Ce n’est peut-être qu’une légende. Mais personne ici n’a envie de la contester.

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