Claude Lévi-Strauss

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03/11/2009 17:40, La Croix

Claude Lévi-Strauss est mort

L’anthropologue et ethnologue français Claude Lévi-Strauss est décédé vendredi 30 octobre à l’âge de 100 ans. Ses obsèques ont déjà eu lieu à Lignerolles en Côte d’Or. Son autobiographie intellectuelle, “Tristes Tropiques”, paru en 1955, est considérée comme l’un des grands livres du XXe siècle

 Claude Lévi-Strauss, dans son bureau du Collège de France, le 8 juin 2001 à Paris (photo Robine/AFP).

Au départ, il y a un geste précis : l´expulsion du sujet. Depuis Descartes, le sujet, sous la forme du « Je pense », occupe une place fondatrice, tout s´organisant à partir de lui et autour de lui. Claude Lévi-Strauss est de ceux qui, ayant tué Dieu, entonnent à présent le requiem de l´homme, un paradoxe par lequel on veut signifier que le sujet, loin d´expliquer quoi que ce soit, requiert d´être lui-même expliqué.

Que ce soit dans l´analyse des structures de parenté, des mythes ses terrains privilégiés, ou de n´importe quel champ culturel, Lévi-Strauss considère le sujet comme un « lieu insubstantiel offert à une pensée anonyme », qui non seulement ne mène pas le jeu, mais il est lui-même mené.

On ne lui rend certes pas justice en réduisant sa pensée à cette mise en procès du sujet. Né à Bruxelles, en 1908, de parents français, il avait fait des études brillantes à la Sorbonne. Mais il était resté sur sa faim, toute la philosophie se ramenant « à une sorte de contemplation esthétique de la conscience par elle-même », écrit-il dans Tristes tropiques, son chef-d’œuvre (Plon, 1955).

Après son agrégation en 1931, alors qu´il rongeait son frein dans l´enseignement, il reçut à l´improviste, un dimanche de 1934, à 9 h du matin, un coup de téléphone lui proposant un poste au Brésil. Il devait répondre avant midi. Le voilà embarqué pour le Brésil où il restera de 1935 à 1945.

A la recherche des Indiens

Connaissant son intérêt pour les « primitifs », Célestin Bouglé lui avait dit : à Sao-Paulo, « les faubourgs sont remplis d´Indiens ». Ce n´est pas à Sao Paulo qu´il les rencontrera. « À Sao Paulo, écrit-il, on pouvait s´adonner à l´ethnographie du dimanche. Non auprès des Indiens des faubourgs dont on m´avait fait la fausse promesse, car les faubourgs étaient syriens ou italiens. »

Il lui faudra les chercher dans la forêt amazonienne. Ayant fait au cours de ces années une abondante récolte d´observations, il lui restait à inventer une méthode pour les traiter. Cette méthode, il l´emprunte à la linguistique.

Le linguiste ne s´intéresse pas aux sons, mais aux relations entre les sons, car ce sont les relations qui produisent le sens. De même, l´ethnologue n´a pas à s´arrêter, dans les liens de parenté, aux appellations (père, mère, oncle), mais à observer les attitudes qui régissent les relations (attrait, rejet, réserve), et à bâtir à partir de là, des modèles de parenté, variables d´une culture à l´autre et qui s´imposent à chacun. Cette méthode aboutit aux « structures de la parenté » (1949).

Ce faisant, il reprend une intuition commune à la géologie, la psychanalyse, et le marxisme, ses « trois maîtresses ». Le géologue, au lieu de regarder les herbes folles à la surface, creuse le sol, car c´est la nature du sol qui explique la végétation, et non l´inverse. De même, le psychanalyste se fie non pas à la conscience, mais sonde l´inconscient.

Le marxiste explique le jeu des acteurs sociaux à partir non pas de leurs sentiments, mais de leur place dans les structures socio-économiques. Ainsi en va-il des relations entre individus, lesquelles sont régies par un inconscient culturel qu´il revient à l´ethnologue de mettre en évidence. Il lui faut donc délaisser le visible pour l´étage de l´invisible.

Le bricolage des mythes

Cette méthode, qui a fait ses preuves dans les structures de parenté, s´avère d´une application plus délicate dans l´étude des mythes. On a comparé les « mythologiques » (4 volumes) à une Amazonie théorique. Les mythes semblent aussi impénétrables que la forêt vierge.

« En ce temps-là » : tout peut arriver dans le mythe, le récit se jouant de toute logique. En réalité, au-delà des apparences, le mythe obéit à une structure profonde, qui commande l´enchaînement des séquences. Tout mythe est un formidable bricolage, où le conteur cherche, avec les moyens de bord, à résoudre une énigme : le saut de la nature à la culture.

C´est cette énigme qui est au cœur de la série des mythes rassemblés dans Le cru et le cuit (1964), où l´on apprend comment la nature (cru) se dépasse dans la culture (cuit) par la médiation du feu. De même pour Du miel aux cendres (1966), une méditation sur l´excès, toujours dangereux, le miel indiquant un excès du côté de la nature, puisqu´il s´agit d´une substance élaborée sans l´homme, et le tabac, dont les cendres sont le symbole, un excès du côté de la culture.

Les origines des manières de table (1968) esquissent une éthique humaniste qui fait passer « le monde avant la vie, la vie avant l´homme, le respect des autres êtres avant l´amour-propre ». Enfin, dans L´homme nu (1971), où la nudité représente la nature, l´accès à la culture se fait par le biais de l´échange.

En 1972, Lévi-Strauss, professeur au Collège de France depuis 1959, entre à l´Académie française. Une écriture chaleureuse, des émissions de télévision, lui ont acquis une audience au-delà de ses cours. Ce qui séduit chez lui, c´est moins l´aspect technique de ses travaux, dont il avoue qu´ils ressemblent fort à du bricolage, à vrai dire un bricolage de génie, que la sagesse qu´il y perçoit.

Au lieu de se demander, comme Ricœur, sur ce que les mythes donnent à penser, il les interroge pour savoir comment fonctionne l´esprit humain. À cet égard, il rend justice à « la pensée sauvage » (1962), trop souvent qualifiée de pré-logique, ou même de sans logique, alors qu´elle fonctionne selon la même logique que la nôtre.

Un mage sans étoile

Mais qu´en est-il de l´esprit, cet « hôte parmi nous, bien que nul n´ait songé à l´inviter à nos débats ». Question que Lévi-Strauss laisse en suspens, « le but dernier des sciences humaines n´étant pas de constituer l´homme, mais de le dissoudre ».

Qu´en est-il du sens de tout cela ? Le dernier mot est ici : « rien », car les mouvements éphémères de la vie finiront par s´effacer, et il ne restera alors qu´un « monde au visage désormais impassible ». Cette métaphysique désabusée se réclame, dans Histoire de Lynx (1991), de Montaigne disant : « Nous n´avons aucune communication avec l´être », phrase « la plus forte peut-être qu´on puisse lire dans toute la philosophie.

Cette métaphysique nihiliste est cependant assortie d’une éthique d’un haut degré d’altruisme. Car, estime Lévi-Strauss, le rien ne doit pas triompher du nous. C’est en choisissant le nous que l « homme se choisit réellement comme homme. À cet égard, l’éthique des primitifs se révèle singulièrement supérieure à la nôtre. Quand à l’enfer, c’est les autres (Sartre) ils opposent : l’enfer, c’est nous-mêmes, commente Lévi-Strauss, les peuples sauvages donnent une leçon de modestie qu’on voudrait croire que nous sommes encore capables d’entendre.

Lévi-Strauss, mage sans étoile, appelle cela des petits braconnages sur les chasses trop bien gardées de la philosophie.

Marcel NEUSCH

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