La poésie d’Éluard

Publicada en Publicada en Littérature, Professeurs de l'ICF

Deux grands thèmes dans l’œuvre de Paul Éluard se font écho : la poésie amoureuse et la poésie de résistance, celle-ci ne faisant au fond que prolonger celle-là. Le ton y est celui d’une savante simplicité, dégagé des influences dadaïstes et surréalistes dont Éluard n’aura finalement retenu qu’un souveraine leçon d’émancipation du langage. Par ailleurs, la poésie, pour lui, ne se conçoit pas sans la collaboration avec ses amis peintres, ainsi que l’œuvre tout entière en porte témoignage. On envisagera tour à tour les poèmes d’amour et les poèmes engagés non sans garder à l’esprit ce que cette distinction peut avoir d’artificiel en ce sens que si l’on peut parler de dominante thématique, dictée notamment par des conditions historiques, il n’en reste pas moins que ces catégories, l’amour et l’engagement politique, sont parfaitement poreuses dans l’œuvre d’Éluard.
On évoquera donc dans un premier temps la thématique de la poésie amoureuse qu’illustrent quelques recueils parmi les plus significatifs : Capitale de la douleur (1926), L’Amour la poésie (1929), Le Dur désir de durer (1946), Le Temps déborde (1947), Corps mémorable (1948), Le Phénix (1951) ; ajoutons-y trois autres à propos desquels on peut véritablement parler de poésie plastique tant le texte et l’image se confortent mutuellement : Les Mains libres (1937), poèmes accompagnés de dessins de Man Ray, Facile (1935) tout à la gloire de la beauté de Nusch, ou encore Médieuses (1939), orné de dessins de Valentine Hugo.
Dans un second temps, on s’intéressera à la thématique de la poésie engagée, laquelle s’est d’abord nourrie de la guerre d’Espagne, puis de l’Occupation et de la Résistance. On évoquera ainsi quelques textes, parmi les plus célèbres et les plus inspirés : Cours naturel (1938) dont fait partie le célèbre poème «Victoire de Guernica», hommage aux martyrs espagnols, auquel fait écho la toile de Picasso ; Poésie et vérité 1942, où figure le célèbre poème «Liberté», accompagné d’une peinture de Fernand Léger, Au Rendez-vous allemand (1944).

La poésie amoureuse

Trois femmes ont été les inspiratrices des poèmes d’amour d’Éluard, trois femmes passionnément aimées, mais toutes différentes ; dans le poème « La Dame de carreau », extrait du recueil Les Dessous d’une vie ou la Pyramide humaine publié en 1926, il écrira en une sorte d’aveu prémonitoire et prophétique (à en juger par la richesse de sa vie amoureuse qui lui donnera raison) :

« Tout jeune j’ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu’un battement d’ailes au ciel de mon éternité, qu’un battement amoureux qui bat dans les poitrines conquises. Je ne pouvais plus tomber.
Aimant l’amour. »

 

Gala : « A maquiller la démone, elle pâlit »

C’est au sanatorium de Clavadel qu’Éluard, atteint de tuberculose, fait la connaissance de cette jeune femme qui allie à la sombre et inquiétante beauté l’intelligence et la culture. Très vite du reste elle deviendra l’égérie du groupe surréaliste.
Il l’épousera en 1917 et lui vouera toute sa vie un attachement qui survivra aux conflits et aux ruptures, comme en témoignent les Lettres à Gala (1985, édit. posth.). Elle ne tardera pourtant pas à lui préférer Dali qu’elle rencontre en 1929 et épousera peu après, non sans avoir quelques années plus tôt vécu de tumultueuses amours avec Max Ernst, auquel Éluard sera associé. Le poème liminaire de Répétitions porte trace de ces épreuves, ainsi qu’en témoignent les images violentes qui gravitent autour du mot inceste (à maintes reprises Éluard parlera de Max Ernst comme d’un frère) :

« Dans un coin l’inceste agile
Tourne autour de la virginité d’une petite robe
Dans un coin le ciel délivré
Aux épines de l’orage laisse des boules blanches ».

     

Dès cette époque Éluard a trouvé son style, un style qui s’est construit tant sur la recherche de l’insolite (propre à la période dada) que sur l’expérimentation en matière de langage, notamment les proverbes, qu’il a menée avec Paulhan. Dès lors l’écriture éluardienne n’aura de cesse de cultiver, avec bonheur et de façon constante, la trouvaille qui consiste, par exemple, à régénérer les expressions toutes faites : « Les oiseaux maintenant volent de leurs propres ombres », « Il faut les croire sur baiser / Et sur parole et sur regard / Et ne baiser que leurs baisers (A toute épreuve), mais fonde aussi les plus belles de ses images, denses et lapidaires : « D’une seule caresse / Je te fais briller de tout ton éclat » (L’Amour la poésie). Ou encore : « Le cœur sur l’arbre vous n’aviez qu’à le cueillir / Sourire et rire, rire et douceur d’outre-sens » (Répétitions). Au cœur même de la contestation surréaliste, les images comme natives abondent, dont le symbolisme cosmique s’accorde avec une sorte de simplicité qui coule de source : « Avec tes yeux je change comme avec les lunes / Et je suis tour à tour et de plomb et de plume… » (Mourir de ne pas mourir) ; « Clair avec mes deux yeux / Comme l’eau et le feu » (Répétitions).
Parmi tous les textes de cette époque, composés de poèmes, de récits de rêves, et de poèmes en prose traversés de grands pans d’écriture automatique, Capitale de la douleur, publié en 1926, fait figure de livre majeur, et ce à plus d’un titre : d’une part parce que le thème de l’amour y est constant, ainsi que son corollaire, la prégnance du regard qui préside à l’échange amoureux dans une sorte de « lucidité extra-voyante du désir » ; ensuite, parce que le recueil inaugure la longue série quasi ininterrompue des poèmes en hommage aux « frères voyants » Ernst, Braque, Picasso, Masson, et tant d’autres encore, faisant ainsi la preuve que peuvent exister de véritables équivalences entre les mots du poète et les images du peintre. Enfin parce que ces poèmes, dans leur émouvante simplicité confèrent à la poésie éluardienne ce ton si personnel d’ évidence poétique qui restera le sien jusqu’au bout, où l’image exprime la sensation comme à fleur de peau : « Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide ».

Nusch : « Tu es la ressemblance »

La seconde femme d’Éluard, Nusch, de son vrai nom Maria Benz, est aux antipodes de Gala. Man Ray, Picasso ou encore Dora Maar l’immortaliseront dans sa beauté lumineuse et fragile, « unique guirlande tendue / D’un bord à l’autre de l’enfance / Petit pont de perfection », écrit Éluard dans un poème du recueil Les Mains libres, publié en 1937. Un livre qu’Éluard tient à présenter comme étant composé, non pas de textes illustrés de dessins, comme on s’y attendrait, mais de dessins illustrés par des poèmes, et ce sont ceux de Man Ray. La précision est d’importance, marquant la nécessité de renverser la tradition qui imposait de subordonner l’image au texte, le sensible à l’intelligible. Éluard, dans ce livre notamment, fait la preuve, au delà de la primauté accordée à l’image, que ces deux modes d’expression s’exaltent en quelque sorte mutuellement, pour reprendre l’une des positions-clef d’André Breton à ce sujet. Et comme, on l’aura compris, les poèmes d’Éluard sont loin de ne faire allégeance qu’à un thème unique, ce recueil qui parle de l’amour et de la poésie, dans la langue des mots et des dessins, s’achève sur un hommage à Sade, hommage que le poète a eu l’occasion de faire à plusieurs reprises sur un ton véhément et passionné. La preuve est faite, s’il en était besoin, du lien étroit qui relie l’amour, la poésie et la révolte. Qui ne se souvient également que le poème « Liberté », écrit en 1936, poème d’amour s’il en est, devait se clore sur un nom de femme avant que le poète ne lui substitue celui de « Liberté » ?
Parmi tous les poèmes « à » Nusch, citons tout d’abord Médieuses, publié en 1939, qui célèbre la femme aimée, avec la complicité heureuse de Valentine Hugo, l’amie de toujours, dont les délicates volutes donnent aux mots du poète une résonance quasi magique. « Médieuses », du reste, est un vocable forgé par Éluard sur le modèle de « Mes Dieux », dont il est tout simplement le féminin… Et c’est cette même poésie plastique qui préside au magnifique recueil Facile où les dessins de Man Ray, en regard des mots, tracent les contours d’un corps comme en négatif sur le blanc de la page. Images solarisées dans tous les sens du terme.
Citons enfin le bouleversant recueil, Le Temps déborde, paru au lendemain de la mort prématurée de Nusch, en 1947, dont nul ne saurait oublier les poignantes apostrophes :
 

« Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs,
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
[…]
Mon éphémère écoute je suis là je t’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourrons d’être vivants ».
Nous disions en introduction que trois femmes ont été à l’origine des grands poèmes d’amour d’Éluard ; il ne serait pas juste cependant de passer sous silence le nom d’une autre d’entre elles, Jacqueline, dont Éluard nous dit qu’elle le sauva du désespoir absolu et de ses tentations suicidaires après la mort de Nusch ; c’est elle qui lui inspirera les poèmes à l’érotisme incandescent de Corps mémorable, dont une édition est « illustrée » d’admirables photographies de Lucien Clergue. Pour Éluard, fidèle à l’Amour, un amour ne fait pas oublier le précédent, il le prolonge, tissant un lien ténu entre les femmes aimées qui chacune à leur façon, le remettent au monde. L’amour, « poésie ininterrompue », pour reprendre le titre de l’ultime recueil publié par Éluard.

Dominique : « Tu es venue, le feu s’est alors rallumé »

C’est à sa troisième épouse, Dominique, rencontrée en 1949, qu’est dédié l’un des plus beaux recueils d’amour en langue française sans doute jamais écrits, Le Phénix, illustré par Valentine Hugo ; écrit un an avant la mort d’Éluard, ce livre célèbre, sur le mode litanique, le pouvoir rédempteur de l’amour et la renaissance du poète. Les mots dès lors se ressourcent à la mémoire collective de l’alexandrin qui, dans un rythme ample et binaire, marque, au travers de ce nouveau classicisme, l’équilibre et la sérénité recouvrés. « La Mort l’amour la vie », pour reprendre le titre de l’un des plus célèbres poèmes, y sont plus que jamais inextricablement mêlés, échangeant leurs alliances, faisant fusionner les contraires, mais consacrant désormais la victoire de la vie sur la mort :

   

« Tu es venue le feu s’est alors ranimé
L’ombre a cédé le froid d’en bas s’est étoilé
Et la terre s’est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue ».

La poésie engagée

Une morale de l’action.
« Il fallait bien que la poésie prît le maquis, écrivait Éluard dès 1939. On ne pouvait plus sans risque continuer à jouer sur les mots ». Dès cette époque, en effet, la poésie d’Éluard devient, selon une expression qu’il emprunte lui-même à Goethe, « poésie de circonstance ». Il faut être très attentif à ce terme : il ne signifie pas, loin s’en faut, qu’il faille mettre la poésie au service de la réalité mais de faire en sorte qu’elle s’en inspire au sens plein du terme, qu’elle s’en nourrisse, qu’elle y puise ses forces de colère et d’indignation contre les ennemis de l’homme, mais aussi son pouvoir de compassion pour l’innocent martyrisé. « C’est vers l’action que les poètes à la vue immense sont, un jour ou l’autre, entraînés, écrivait Éluard dans sa « Préface à L’honneur des poètes » en 1943. Leur pouvoir sur les mots étant absolu, leur poésie ne saurait jamais être diminuée par le contact plus ou moins rude du monde extérieur. […] Une fois de plus, la poésie mise au défi, se regroupe, retrouve un sens précis à sa violence latente, crie, accuse, espère ».
Tandis qu’en 1940, Breton s’embarquait pour les Etats-Unis, Éluard s’installait dans la clandestinité avec Nusch, et constitua pour la zone nord le Comité national des écrivains. Plusieurs publications clandestines dans Paris occupé verront le jour, tracts lancés dans le ciel de la guerre et signés sous divers pseudonymes, Jean de Haut, Maurice Hervent. Retenons quelques grands titres : Moralité du sommeil (1941), Poésie et vérité 1942, où figure le très fameux Liberté, L’Honneur des poètes, anthologie des poètes de la Résistance (1943 et 1944), Au Rendez-vous allemand ou encore Le Lit la table (1944).

Les « armes de la douleur »
Il s’agit désormais de faire de la poésie, comme le stipule le titre d’un poème, les « armes de la douleur », mais aussi celles de la révolte et du combat contre l’oppresseur. Les poèmes du Rendez-vous allemand marquent le refus de se laisser museler par l’occupant, et affirment que le devoir du poète, et c’est aussi son honneur, est de restaurer la liberté d’expression. Mais aussi que la seule réponse à la barbarie, c’est de rester vivant :

« Un tout petit peu de sommeil
Les rendait au sommeil futur
Ils duraient, ils savaient que vivre perpétue
Et leurs besoins obscurs engendraient la clarté ». 
 

 

Poèmes de circonstance, poèmes engagés, poèmes de résistance, quels que soient les noms qu’on leur donne, ces textes résonnent d’ une voix unique qui ne ressemble en rien à celle d’autres poètes de la même époque, comme Aragon, par exemple, dont les poèmes sont résolument militants, ou encore comme celle de Char dans Fureur et Mystère, plus lapidaires dans leur engagement.
Sous la véhémence des mots qui, dans Moralité du sommeil, disent la révolte (« Visage de crin flambant noir/ Odeur de suie plafond de poix/ Ours démuselé panthère traquée/ Crépuscule de la fureur »), sous leur rage à dénoncer le meurtre des innocents (« On a traqué les innocents/ Comme des bêtes/ On a cherché les yeux/ Qui voyaient clair dans les ténèbres/ Pour les crever »), ne cesse cependant de sourdre cette parole incantatoire, intemporelle, qui persiste à nommer les choses, à en cerner le contour sensible.
Jugeons-en par ce poème, extrait du recueil Le Lit la table, dont chaque fin de strophe décline le nom d’un poète assassiné, Garcia Lorca, Saint Paul Roux, ou encore celui de l’homme de lettres que fut Decour :
« Ville glacée d’angles semblables
Où je rêve de fruits en fleur
Du ciel entier et de la terre
Comme à des vierges découvertes
Dans un jeu qui n’en finit pas
Pierres fanées murs sans écho
Je vous évite d’un sourire
Decour a été mis à mort ».
 

L’écriture éluardienne, au cœur même de la dénonciation véhémente, est toujours dépouillée de tout artifice rhétorique, et l’éloquence n’a jamais été aussi proche de la parole nue : « Puisqu’on a compris la lumière/ Pourra-t-il faire nuit ce soir » ; « Péri est mort pour ce qui nous fait vivre/…Tutoyons-nous son espoir est vivant ». L’incantation litanique qui est l’une des caractéristiques du style éluardien prend ici toute sa force performative d’acte de langage et conjuratoire, faisant ainsi échec à la mort. Les poèmes communistes d’après-guerre

La période qui couvre l’après guerre jusqu’à la mort d’Éluard en 1952, est placée sous le signe d’une intense activité itinérante et militante, en compagnie de Dominique, communiste elle aussi. Invité dans de nombreux pays d’Europe et d’Amérique, Éluard prend la parole pour défendre la poésie et la paix. Si l’on excepte l’écharde malheureuse de l’ « Ode à Staline », cette époque continue à inspirer à Éluard des textes vibrants, comme le recueil Grèce ma rose de raison (1949) en hommage à l’héroïsme des partisans grecs.
La poésie engagée d’Éluard n’est pratiquement jamais, tant s’en faut, synonyme de langue de bois ; encore moins a fortiori pourrait-on véritablement parler à son propos de divergences par rapport aux étapes précédentes ou de « tournant ». Car ce qui ne cesse de s’y donner à lire, c’est la persistance de ce que l’on pourrait appeler ces franges d’images, – tant elles sont proches de la vérité nue, – qui, au cœur même de l’angoisse, dispensent leur lumière humaine et généreuse.

Conclusion

On peut dire, à parcourir l’ensemble de l’œuvre d’Éluard, que les grands thèmes de l’amour et de l’engagement politique se croisent, se font écho, se fécondent mutuellement. Ils la résument et l’amplifient tout à la fois. Le thème de l’amour est magnifié, porté par une sensualité qui, loin d’être émoussée, colore, mais de façon diffuse, ses rapports avec le monde. Quant à la poésie engagée d’Éluard, loin d’être une étape ponctuellement politique, elle constitua une conquête lentement mûrie qui lui permit de « passer de l’horizon d’un homme à l’horizon de tous » (Poèmes politiques, 1948). L’engagement politique et les souffrances endurées donnent à l’amour une grandeur et une humanité jamais atteintes, comme gagnées sur l’adversité, seules capables peut-être de rendre le monde plus « habitable ».
Et s’il ne fallait qu’une image pour nommer la poésie d’Éluard tout au long de son parcours, ce serait sans doute celle de la conquête, lentement mûrie, d’un équilibre restauré entre l’homme et le monde, dans une union à laquelle le portaient sans doute son humanisme généreux et son amour de la poésie.

Source : www.presence-litterature.cndp.fr

 

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