THE MISERABLES ET LE R’ AND B

Publicada en Publicada en Laetitia Rioja, Langue française, Littérature

What’s new? The Misérables et The Red and the Black. Même ceux qui n’ont pas fait “Anglais-Première langue” devinent que nos classiques sont à l’honneur. Le premier outre-Manche, le second outre-Atlantique. Non que Hugo et Stendhal y soient une découverte, tout de même : la fiction française y est méprisée, mais pas à ce point. Il s’agit de nouvelles traductions, lesquelles ont suscité des articles enthousiastes ou critiques témoignant d’un réel intérêt pour les mille et une manières de restituer une émotion d’une langue à l’autre. Qu’importe si la traductrice Julie Rose est convaincue que Victor Hugo a écrit Les Misérables dans le grenier de Hauteville House à Guernesey alors que l’essentiel de son manuscrit était en place au moment de son départ en exil. Elle s’est lancée à l’assaut d’une cathédrale de prose avec autant de courage que d’inconscience, comme on se lance un défi physique. Car venant après tant d’autres, et animée de scrupules, elle ne pouvait éviter d’administrer une correction fraternelle à ses collègues. Elle a en effet découvert que nombre de ses prédécesseurs avaient purement et simplement supprimé des obscénités, des digressions, des métaphores, des excentricités, des développements hors sujets, des argots inaudibles, des adjectifs superflus, des références à l’esclavage jugées malvenues ou des évocations politiques inopportunes. Dans sa préface, elle assure que sa propre traduction des Misérables contient 100 000 mots de plus que celle de Norman Denny, la plus connue des Anglais car elle est publiée par Penguin classics (1980). Il y aurait beaucoup à dire sur l’autocensure chez les traducteurs : pour permettre à un écrivain français d’être mieux compris de ses lecteurs étrangers, ils se permettent parfois des interprétations, des licences poétiques, voire des suppressions qui peuvent aboutir à de graves contre-sens. Mais qui les a fait juges ? Certainement pas l’auteur. Ses prétendus défauts ont partie liée avec son génie. Sans eux, Hugo n’est pas Hugo. Graham Robb, l’un de ses biographes anglais, a salué l’exploit réussi par Julie Rose avec cette traduction totale, relevé un certain nombre d’erreurs et conclu que Les Misérables avaient vu pire. Car les erreurs qu’il pointe chez les autres traducteurs sont encore plus accablantes. Cela dit, Julie Rose n’est pas d’accord, ainsi qu’elle me l’a confié l’autre jour en passant par Paris :

“La seule erreur, c’est à propos des “tabourets en X” dont parle Hugo. J’ai cru que le salon avait été décoré par un certain Monsieur X… Honte sur moi ! Mais pour le reste, ce ne sont pas des erreurs mais bien des choix de traduction mûrement réfléchis. Le problème, c’est que Graham Robb est L’Expert. Victor est sa propriété. Il veut faire le singe savant et me faire passer pour l’ignare de la brousse. N’oubliez pas qu’il est anglais et que je suis australienne… En fait, j’ai surtout voulu être fidèle à la modernité de Victor, jusqu’à son stacatto parfois. Ca m’a pris trois ans pour venir à bout des Misérables. Alors de temps en temps, pour ne pas devenir folle, je traduisais des livres de Paul Virilio… Je fais toujours trois versions de mes traductions. Et pour Les Misérables, à chaque fois, je pleurais à la fin…”

   Stendhal aussi a ses fans, c’est le cas de le dire. En Amérique, lorsqu’ils parlent entre eux de R&B, il ne s’agit pas de Rythm’n & Blues comme chez nous, mais de The Red and the Black. Il y est cultissime, Le Rouge et le Noir. Burton Raffel, professeur à l’université de Louisiane à Lafayette, a pris sur lui de toiletter la version réputée intouchable de l’éminent proustien écossais C.K. Scott-Moncrieff. Dans un but : rendre toute son intensité au texte en ne traduisant pas simplement des mots du français en anglais, mais ce que ces mots signifient. D’après Michael Johnson, américain exilé dans le Bordelais, il s’en est bien tiré, respectant même les erreurs historiques de l’auteur, menteur professionnel, c’est-à-dire romancier et non historien, plus obsédé de vérité que d’exactitude. Et puis quoi, un traducteur si habité par son sujet qu’il éclate en sanglots en translatant le passage sur la décapitation de Julien Sorel ne saurait être entièrement mauvais. Il ne s’étonnera donc pas de l’effet provoqué sur ses lecteurs. Ce qui a été traduit les larmes aux yeux se lit les larmes aux yeux.

Source: la République des livres, le blog de Pierre Assouline, lemonde.fr

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