Le français et ses emprunts aux autres langues

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“Le français dans tous les sens”
(Quelques extraits)

Par Henriette Walter

Henriette Walter est professeur émérite de linguistique à l’Université de Haute Bretagne (Rennes) et directrice du laboratoire de phonologie à l’école pratique des Hautes Etudes à la Sorbonne.


 

“Lorsque vous vous rendez-compte que le premier souci du linguiste n’est pas de voir respecter les formes grammaticales, son attitude en quelque sorte amorale de simple observateur vous déconcerte.” HW

 


 

Le français observé par les linguistes

 

Le français suscite, de la part des Français, les jugements les plus contradictoires : tantôt on le donne en exemple pour ce qu’il a été, tantôt on lui met le bonnet d’âne pour ce qu’il est. Avec beaucoup de passion, on l’encense, on le corrige, on le plaint, on le réprimande. On oublie de le regarder vivre. Derrière ces attitudes excessives, comment redécouvrir le français tel qu’on le parle, tel qu’on l’écrit, tel qu’on l’aime ?

Pour vraiment observer le français dans sa réalité, examinons-le avec l’œil du linguiste. Ou plutôt servons-nous, comme lui, de nos oreilles. Car le linguiste écoute plus qu’il ne s’exprime. Ne lui reproche-t-on pas de s’intéresser davantage à la façon dont les gens parlent qu’à ce qu’ils disent ? A ses interlocuteurs, que cette attitude gêne parfois, ce professionnel du langage apparaît la plupart du temps comme un personnage déconcertant et même un peu inquiétant. : il ne laisse rien échapper de ce que vous dites, il a l’air d’en savoir plus long que vous sur votre propre langue et pourtant, il paraît toujours ravi de ce qu’il entend. Lorsque vous vous rendez-compte que son premier souci n’est pas de voir respecter les formes grammaticales, son attitude en quelque sorte amorale de simple observateur vous déconcerte.

Sans nous laisser impressionner par la sévérité à peine exagérée de ces jugements, c’est bien le point de vue du linguiste que nous adopterons dans cet ouvrage : celui de « l’amateur » de langues (comme on dit qu’on est amateur de musique ou de peinture). Le linguiste s’intéresse à toutes les langues sous tous leurs aspects, et lorsque son examen porte sur une langue particulière, il cherche essentiellement à préciser en quoi cette langue est différente de toutes les autres langues, comment elle fonctionne et comment elle évolue.

 

Le français, du gaulois ? Certainement pas

Que les Gaulois soient nos aïeux et que la langue gauloise soit l’ancêtre du français, c’est une idée qui a fait les beaux jours de l’école primaire mais qui mérite d’être examinée de plus près.

Alors que les étapes par lesquelles le latin est passé pour devenir le français peuvent être reconstituées grâce à de nombreux documents, le gaulois, malgré Astérix, garde pour nous une grande partie de son mystère.

Il ne faudrait pas croire que les Celtes (nos Gaulois) qui avaient envahi notre pays entre 700 et 500 avant J.-C. s’étaient installés dans un territoire inoccupé. D’autres populations les y avaient précédés et avaient continué à y vivre longtemps après leur arrivée (Les Ligures, les Ibères, les Aquitains). Ces populations n’étaient vraisemblablement pas de langue indo-européenne.

Si nous connaissons mal le gaulois, c’est en particulier parce qu’il a laissé peu de témoignages écrits : les druides, gardiens de la religion, se refusaient à transmettre leur savoir par écrit. En l’absence de données écrites sur la langue disparue qu’est le gaulois, si l’on veut se faire une idée plus précise de la structure de cette langue, c’est vers la langue vivante qu’est le breton qu’il faut aujourd’hui se tourner.

En fait la Gaule, conquise par les Romains, a adopté la langue de ses conquérants et, en dehors de quelques dizaines de mots d’origine gauloise conservés dans le français d’aujourd’hui et d’un certain nombre de noms de lieux qu’on peut retrouver sur le territoire, le gaulois lui-même est peu et mal connu.

Du latin ? Oui, mais quel latin ?

On dit aussi que le latin est l’ancêtre du français, et cela apparaît clairement si l’on compare entre elles les langues romanes, c’est-à-dire les langues qui le perpétuent : italien, français, espagnol, etc. Il faut simplement se rappeler que le parler qui est à la source des langues romanes, ce n’est pas le latin dit classique, qui est la langue écrite des grands auteurs du 1er siècle avant J.-C. (Cicéron, César, Tite-Live, Virgile…), mais le latin du vulgaire, celui que parlaient les Romains dans leur vie quotidienne. Parmi ces langues romanes, le français se définit comme un idiome issu du latin vulgaire importé en Gaule par les conquérants romains.

Pour dire les choses plus exactement, il convient d’insister sur un événement très important survenu ultérieurement. Tous les livres d’histoire enseignent en effet que Jules César a conquis la Gaule vers le milieu du 1er siècle avant J.-C., mais seuls les traités d’histoire de la langue nous informent que cette langue des conquérants, apprise par les Gaulois au contact des légionnaires, des colons et des marchands romains, a ensuite subi l’influence de nouveaux envahisseurs germaniques, et en particulier celle des Francs.

Au moment de l’arrivée de Jules César, en 58 avant J.-C., les Romains étaient déjà installés au sud de la Gaule depuis une soixantaine d’années. Ils y avaient fondé une province, appelée Provincia Narbonensis (la Narbonnaise) qui recouvrait les régions actuelles de la Provence, du Languedoc, du Dauphiné et de la Savoie (à l’exception des hautes vallées). La romanisation y avait été rapide, profonde et durable.

Cette région, qui avait été une des zones où les Gaulois avaient eu le moins d’influence sur les populations ligures qui occupaient le pays avant eux, est aussi celle qui subira le moins l’influence germanique. Cela explique en partie le fait que les dialectes provençaux sont restés très proches du latin.

Les invasions germaniques

En mettant donc à part la zone correspondant à l’ancienne Provincia, les seuls envahisseurs qui entrent en ligne de compte pour l’histoire générale de la langue aux alentours du Vème siècle sont des populations germaniques :

– Les Francs

– Les Wisigoths

– Les Burgondes

Pour la variété linguistique qui a abouti au français, ce sont les Francs qui ont joué le rôle le plus important, et on peut le comprendre si on se rappelle que leur implantation en Gaule s’est prolongée pendant des siècles. En effet, bien avant les invasions du Vème siècle, les Francs avaient déjà été constamment présents sur le sol gaulois. On en trouve très tôt dans les rangs de l’armée romaine, dans laquelle ils s’étaient enrôlés comme mercenaires. De plus, au IIème siècle après J.-C., le sentiment d’insécurité avait fait fuir les propriétaires terriens, si bien que, dès le IIIème siècle, c’est une véritable infiltration des Francs qui se généralise sur tout le territoire, les Romains leur ayant donné le droit d’occuper les domaines désertés. Lorsque, au début du IVème siècle, la noblesse gallo-romaine reflue vers les campagnes, ces populations germaniques étaient devenues sédentaires et cultivaient la terre. L’occupation franque n’était donc pas uniquement le fait de soldats, mais aussi de personnes définitivement installées, qui avaient des contacts quotidiens avec les Gallo-Romains.

Les francs dominent dans le Nord

Sur le plan géographique, les Francs se sont déplacés en un siècle du Rhin à la Somme et, en trente ans, leur roi Clovis a étendu royaume franc de la Somme à la Loire. C’est toute la moitié nord de la France actuelle, à l’exception de la Bretagne, qui forme ainsi le noyau dur de la zone d’influence franque au Vème siècle.

Les Wisigoths s’étaient fait attribuer le sud de la Gaule, de la Loire à la Durance.

Les Burgondes, chassés en 443 de la région du Rhin moyen par les Huns, ont été installés dans la région correspondant à l’actuelle Savoie (dont le nom Sapaudia signifie “sapinière”). Ils se sont ensuite étendus dans tous les sens, vers Troyes, la Loire et la Durance et ont occupé un territoire correspondant à la Bourgogne, la Franche-Comté et Rhône-Alpes.

Sur le plan linguistique, cette occupation du territoire par des populations d’origines diverses semble être en partie responsable des grandes divisions dialectales qui partagent encore aujourd’hui notre pays :

– dialectes d’oïl au nord du territoire (appelés ainsi parce que oui se disait oïl dans ces parlers)

– dialectes d’oc au sud (où oui se disait oc)

– dialectes francoprovençaux

dans une zone intermédiaire, qui recouvre le bassin moyen du Rhône (région de Lyon Genève et Grenoble)

Chacun apporte son grain de sel

Si l’on veut essayer de faire le lien entre le latin qu’avaient importé les Romains et les langues romanes que nous connaissons aujourd’hui, il ne faut certainement pas s’imaginer que les Gallo-Romains, c’est-à-dire les Gaulois ayant accepté la civilisation romaine et la langue latine, se sont réveillés un beau matin en parlant picard, normand, poitevin, etc, et non plus latin. En matière de langues, les évolutions vont lentement, très lentement, et c’est pourquoi elles se produisent généralement sans que les utilisateurs s’en aperçoient, car ils ne cessent jamais de se comprendre.

L’influence germanique sur le vocabulaire

L’influence germanique se retrouve tout d’abord dans le vocabulaire, où plusieurs centaines de mots, dont une grande partie d’origine franque, sont incontestablement germaniques. Si l’on accepte l’idée que le gaulois n’avait pas encore totalement disparu de l’usage pendant les premiers siècles de notre ère, les trois langues latin, celte et germanique devaient cohabiter dans les échanges journaliers, avec comme langue commune une espèce de latin mêlé de gaulois et de germanique. Une telle situation n’a rien d’exceptionnel, et on en trouverait facilement des exemples aujourd’hui dans plusieurs régions frontalières d’Europe.

La chronologie des emprunts au germanique n’est pas aisée à reconstruire, mais on a recensé 400 mots français y trouvant leur origine.

L’influence germanique sur la prononciation

C’est aussi sur l’ordre des mots et sur la prononciation de la langue parlée dans le nord de la Gaule que s’est notamment fait sentir l’influence franque : Une nouvelle consonne apparaît : h, que nous appelons aujourd’hui le h aspiré. Beaucoup plus spectaculaire a été l’effet produit par l’influence germanique sur certaines voyelles, parce que ces prononciations ont eu des conséquences d’une beaucoup plus grande portée. Les langues germaniques sont caractérisées par un fort accent d’intensité qui frappe vigoureusement une syllabe du mot avec, pour conséquence, un affaiblissement des voyelles voisines. Ces habitudes articulatoires germaniques ont eu des effets considérables sur la langue parlée en Gaule et ont affecté tous les mots de cette langue.

Cette façon de prononcer est encore de nos jours ce qui différencie le mieux l’accent dit “pointu”, sans voyelle finale dans des mots comme “toile” de l’accent des gens du Midi qui, eux, ont l’habitude d’articuler les e dits muets.

L’occupation romaine de la Gaule avait, pendant plus de cinq cents ans, apporté aux habitants de ce pays une nouvelle langue, en même temps qu’une autre civilisation. Le pays avait été organisé, l’économie s’était développée, des routes avaient été contruites et tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes si ne s’était produit le grand bouleversement des invasions. Entre la chute de l’Empire romain (476) et l’apparition de ce qu’on a appelé le premier monument de la langue française, le texte des Serments de Strasbourg (842), ce sont près de quatre siècles d’obscurantisme pour les populations, qui sont pour nous quatre siècles d’obscurité, faute de documents.

C’est pourtant une période décisive pour l’histoire du français, car c’est celle où s’est développé le processus de différenciation et de dialectalisation.

En parlant le latin avec leur « accent » germanique, les Francs de la région parisienne ont, en fait, modifié l’apparence de cette langue et contribué à donner son allure générale au parler de l‘Ile-de-France, qui est à la source du français actuel. Mais ce n’était à l’époque qu’un parler parmi tant d’autres, qui se distinguai seulement par quelques traits des parlers romans voisins, le normand, le picard ou le berrichon.

En contrepoint : la diffusion du christianisme

Malgré la rareté des documents relatifs à cette période, deux faits historiques attestés nous ont servi de points d’appui dans nos recherches : les invasions germaniques, dont nous venons de parler plus haut, en particulier celle des Francs, parce que la langue de ces envahisseurs a eu des effets particulièrement sensibles sur ce qui est devenu plus tard le français, et en contrepoint, la diffusion du christianisme, dont la langue liturgique était devenue officiellement le latin au IVème siècle. Les communautés chrétiennes répandent largement leur religion et une grande partie des populations des villes est convertie quand commence l’évangélisation des campagnes qui fut plus lente. Avec un sens aigu de l’efficacité, saint Martin de Tours décide de christianiser les fêtes populaires et les anciens lieux de culte. Ainsi, ont pu s’amalgamer, dans une espèce de syncrétisme, les traditions, celtes, les coutumes religieuses venues de Rome et la nouvelle religion, tout cela dans les mêmes lieux de culte. L’église bénéficiera très vite de l’appui des grands seigneurs qui la respectent et lui lèguent souvent leurs biens. Riche et puissante, elle pourra prendre en charge l’organisation des écoles et finalement des universités. AInsi, la langue latine, qui avait remplacé le grec en devenant officiellement la langue de la liturgie chrétienne en Occident, a-t-elle probablement dû jouer un rôle unificateur parmi les populations qui se réunissaient à dates régulières.

Mais cette même Eglise n’a pu empêcher le latin d’évoluer et de se transformer profondément. Cette langue était parlée était devenue si différente du latin classique que se posaient des problèmes de compréhension. Il est recommandé aux prêtres de prêcher dans ces langues populaires afin de mieux être compris.

Après les invasions, le “vrai” latin n’est plus compris en Gaule.

Avec Charlemagne, on a découvert que cette langue que tous parlaient n’était plus du latin. Sans crier gare, elle était devenue une langue différente, une langue romane… et non plus romaine, qui allait au cours des siècles subir encore d’autres transformations avant de devenir le français que nous connaissons.

Lorsqu’un linguiste affirme que tel mot avait telle forme à elle époque, qu’il se prononçait de telle façon ou qu’il avait tel sens, différent de celui que nous connaissons, il voit souvent briller dans l’œil de son interlocuteur une lueur d’amusement, où transparaît un rien de scepticisme. Sans l’aide du magnétophone, comment peut-on prétendre connaître la prononciation ou les nuances de sens de mots anciens ? Le linguiste a des moyens d’y parvenir, et, pour le haut Moyen Age, il profite des multiples observations linguistiques pieusement recueillies par les moines. Les gloses deviennent alors des mines de renseignements et se présentent comme de véritables dictionnaires donnant non seulement des traductions, mais des indications sur la formation de mots.

L’époque carolingienne qui cherchait à améliorer la connaissance du latin réintroduisait peu à peu des quantités de mots latins dont elle réglementait la prononciation. En voulant agir en faveur du latin, c’est sur la langue vulgaire qu’elle agissait. A partir de Charlemagne, l’histoire de notre langue n’est plus seulement celle d’un idiome qui vit et se modifie au rythme des besoins de ses usagers : des instances supérieures, ecclésiastiques ou nationales, dans le dessein de l’améliorer, de le protéger et de l’enrichir, vont chercher à prendre son destin en mains. Charlemagne préfigure ainsi les gardiens du “bon usage” que seront par la suite l’Académie Française, le grammairien Vaugelas, le Haut Comité de la langue française et notre actuelle Délégation générale à la langue française.

C’est parce que l’ahbitude a été prise, depuis plus d’un millénaire, de puiser dans le vocabulaire français que des formes savantes comme fragile, ôpital ou fraternel côtoient aujourd’hui dans nos conversations des formes populaires comme frêle, hôtel ou frère.

Les vikings, des Germains venus du froid

Alors que notre langue s’engageait dans la voie d’une relatinisation partielle, de nouveaux envahisseurs, venus du froid, allaient abandonner leur propre langue pour adopter la nôtre.

C’est au début du IXème siècle que les Vikings, ces grands hommes blonds descendus de Scandinavie, font leurs premiers raids sur les côtes de la Manche et poussent leurs incursions à l’intérieur des terres, parfois jusqu’à Paris et même en Bourgogne. EN 911, le roi Charles le SImple finit par leur céder une partie du littoral de la Manche, celle qui deviendra le duché de Normandie. A partir de ce moment, ces Normands installés sur leurs propres terres renoncent au pillage et s’intègrent à la population. Comme ils étaient venus sans femmes, ils épousent les belles indigènes et leurs coutumes, et finissent par adopter leur langue. Au bout de trois générations, l’intégration des NOrmands est définitive et c’est même grâce à eux que notre langue va traverser la Manche. En effet, Guillaume le Normand conquiert l’Angleterre en 1066, partage le pays entre ses barons et le français y devient la langue de l’aristocratie, de la Cour, des tribunaux et de la religion. On retrouve d’ailleurs facilement dans le vocabulaire anglais l’origine française de toute une série de termes introduits en anglais à cette époque dans le domaine politique ‘crown, council, count, court, duke, justice, obedience…) dans le domaine ecclésiastique ( abbot, cardinal, charity, grace, mercy, pilgrim, sacrament…) ou dans celui de la vie courante (cath, country, pay, peace, poor, poverty, rich, treasure, wait…)

Le morcellement linguistique

Il faut se rappeler les conditions de vie sous le régime féodal. Fondé sur les relations de vassal à suzerain, la vie s’organisait sur la terre du seigneur, autour du château. Le seigneur était ainsi amené à avoir de multiples rapports avec las paysans, dont il devait pouvoir se faire comprendre, mais il ne fréquentait guère ses pairs, sinon à de rares occasions. C’est donc à l’intérieur des limites d’un fief qu’ont dû naître et se développer des divergences, d’abord minimes, mais qui ont pu s’accentuer lorsque les conditions géographiques augmentaient l’isolement de deux domaines contigus. Inversement, dans les cas où les contacts entre deux communautés voisines pouvaient s’établir et se multiplier, chaque communauté adaptait son parler au parler de l’autre, empêchant ainsi les différences de se creuser. Les villes de marché, avec leurs foires, qui drainaient à certaines périodes des gens de divers domaines, agissaient aussi dans le sens de l’uniformisation.

Il y a donc des fifférences, plus ou moins accidentelles entre des aires dialectales voisines, telles qu’on peut les reconstituer pour le Moyen Age. Leurs limites exactes ne peuvent pas être précisées : elles dépendent à la fois des conditions géographiques naturelles et des voies de communication, mais aussi des frontières ecclésiastiques et des relations politiques entre les seigneurs.

Le français : un patois qui a réussi

Lorsqu’une langue se divise en variétés différentes, on a coutume d’utiliser les termes de dialectes ou de patois. C’est ainsi qu’on parle de dialectes et de patois romans pour désigner les différents parlers, locaux ou régionaux, qui proviennent tous du latin de Rome. Ces patois romans étaient issus de la langue que parlaient les envahisseurs romains. Malheureusement le terme de patois en est arrivé progressivement à évoquer dans l’esprit des gens l’idée trop souvent répétée d’un langage rudimentaire et dont certains vont même jusqu’à dire que « ce n’est pas une langue ». Nous voilà loin de la définition des linguistes, pour qui un patois (roman) est au départ l’une des formes prises par le latin parlé dans une région donnée, sans y attacher le moindre jugement de valeur : un patois, c’est une langue.

Le latin parlé en Gaule n’a pas abouti à une forme unique, mais s’est diversifié au cours des siècles en parlers différents. Il s’est fragmenté en variétés régionales, les dialectes : on dit qu’il s’est dialectalisé. Lorsque cette diversification a été telle que le parler d’un village ne s’est plus confondu avec celui du village voisin, les linguistes parlent plus précisément de patois. Mais, à leurs yeux, il n’y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois. Un patois et un dialecte ne sont pas moins dignes d’intérêt sur le plan linguistique, mais leur emploi est le plus souvent limité à un usage restreint et ils ne sont généralement parlés que sur des territoires peu étendus.

C’est pourquoi l’idée reçue selon laquelle le patois serait du français déformé doit être vivement combattue et démentie. En réalité, le français, en tant que forme particulière prise par le latin parlé en Ile-de-France, était lui-même à l’origine un patois du latin. Et si l’on constate que cette variété s’est par la suite répandue dans les autres régions pour finalement s’imposer comme la langue du royaume de France, c’est uniquement pour des raisons liées aux institutions et à l’importance prise par la capitale sur les plans politique, économique et administratif. Les autres patois ont simplement eu moins de chance, en restant la langue d’une seule région, voire d’un seul village. Il faut donc bien comprendre que non seulement les patois ne sont pas du français déformé, mais que le français n’est qu’un patois qui a réussi.

Paris s’éveille

La langue commune ne serait peut-être pas aujourd’hui le français s’il ne s’était produit à la fin du Xème siècle un événement capital pour l’histoire de ce dialecte : en 987, Hugues Capet est élu roi par les grand du royaume, soutenu par l’église. Or Hugues Capet était duc de France, c’est-à-dire de ce que l’on appelle aujourd’hui l’Ile-de-France. QUelques deux cents ans plus tard, à l’avènement de Philippe AUguste, en 1180, le domaine royal s’est considérablement agrandi autour de Paris, surtout en direction du sud et de l’est. Géographiquement Paris a une position très favorisée à proximité de trois cours d’eau important : la Seine, l’Oise et la Marne. La région parisienne semble avoir très vite formé le centre naturel d’un domaine linguistique qui s’étendait à la fin du Moyen Age jusqu’à la Loire. A l’ouest, Blois et Tours, à l’est Troyes et Reims ont des parlers peu différents de ceux de Paris.

A cette situation géographique s’ajoutent des raisons économiques et culturelles : la proximité d’une région très fertile, le grenier à blé que constituent la Beauce et la Brie, et un peu plus tard, le mouvement littéraire soutenu par la Cour qui a contribué à réhausser le prestige de la langue de l’Ile-de-France. La littérature qui naît dans cette région à la fin du XIème siècle comprend surtout les chansons de geste. C’était une littérature qui exaltait les exploits d’hommes exceptionnels, écrite dans une langue sans recherche excessive, car elle devait être comprise par le peuple.

A partir du XIIème siècle prend naissance le roman “courtois”, sous l’influence de la littérature des pays d’oc, s’expriment des sentiments délicats, avec des raffinements dans l’expression que ne connaissent pas les chansons de geste. Le poète y fait inlassablement sa cour à la dame de ses pensées, dans une langue pleine de subtilités, qui enthousiasme la noble société des châteaux. C’est l’époque des croisades, les seigneurs sont au loin et leurs épouses restées seules dans leurs domaines apprécient plus les histoires d’amour que les récits guerriers. Introduit à la Cour, ce nouveau genre acquiert ses lettres de noblesses avec des poètes comme Chrétien de Troyes.

Ils veulent tous parler comme à Paris

Le nouveau prestige qui s’attachait à la langue de la Cour, devenue plus raffinée, venait renforcer la situation déjà favorable que le parler de l’Ile-de-France devait à sa position géographique, au centre d’un vaste réseau de voies de communication. Soumise à de continuels mouvements de populations cette langue avait aussi acquis une réputation de “juste milieu”, qui devenait une sorte d’idéal à atteindre pour les personnes de qualité.

Ainsi prend naissance le lent mouvement qui, en repoussant toutes les autres langues locales à l’arrière plan, fera progressivement du français, langue de la région parisienne, la langue commune à l’ensemble du pays

Le latin reste la langue utilisée par les étudiants. A la Sorbonne, gardienne de la tradition depuis sa fondation en 1227 par Robert de Sorbon, l’enseignement se fait en latin et les étudiants doivent soutenir une thèse en latin. Cette habitude se perpétuera jusqu’à la fin du XIXème siècle.

En face de cette Sorbonne peuplée d’ecclésiastiques traditionalistes et farouchement attachés au latin, François Ier va créer l’événement en fondant vers 1530 une institution concurrente, le Collège des trois langues qui deviendra ensuite le Collège royal puis notre actuel Collège de France. On y voit pour la première fois, un petit nombre de professeurs innover en s’exprimant en fançais pour donner un enseignement de haut niveau. Ce le premier coup porté au monopole du latin dans l’enseignement est aussi la reconnaissance officielle du français comme instrument du savoir, mais c’est surtout la première fois que le monde des savants prend officiellement ses distances vis-à-vis de l’Eglise.

Petit à petit, le français remplace le latin dans la vie pratique pour les documents administratifs.

Dans ce grand mouvement, d’autres domaines s’ouvrent au français, la géographie avec Jacques Cartier, la médecine avec Ambroise Paré et même l’astrologie avec la Prophétie de Nostradamus imprimée en 1555.

ENfin, la Défense et illustration de la langue française, publiée par du Bellay en 1549 constitue un manifeste enthousiaste des jeunes écrivains et grammairiens de l’époque pour soutenir l’emploi du français comme langue littéraire nationale.

AiInsi promue au rang de langue digne d’être étudiée, la langue française connaît en 1530 sa première grammaire française, mais écrite en anglais par Palsgrave.

Evolution naturelle et évolution dirigée

Après le XVIème siècle, il est difficile de retrouver les tendances naturelles de la langue à partir de ses manifestations car les grammairiens interviennent sans cesse pour l’unifier et la fixer.

A partir du XVIIème siècle, il faudra donc toujours faire la part des interventions venues “d’en haut” qui freinent, canalisent ou contrarient les évolutions linguistiques résultant des nouveaux besoins communicatifs.

Ensuite…

Siècle des lumières

 

 

À cette époque, le français n’était encore qu’une langue de classe sociale. C’était une langue officielle, essentiellement courtisane, aristocratique et bourgeoise, littéraire et académique, parlée peut-être par moins d’un million de Français sur une population totale de 20 millions. Les nobles comptaient environ 4000 personnes à la cour, le reste étant constitué de bourgeois.

En ce siècle d’organisation autoritaire et centralisée, ce sont les grammairiens qui façonnèrent la langue à leur goût; le règne de Louis XIV aurait produit plus d’une centaine de ces censeurs professionnels. À l’image du roi, la langue vécut une époque de «distinction» et de consolidation. Selon les grammairiens, le français était parvenu au comble de la perfection et avait atteint un idéal de fixité. Ils préconisaient l’usage d’un vocabulaire choisi et élégant; préoccupés d’épurer la langue par crainte d’une corruption éventuelle, ils proscrivaient les italianismes, les archaïsmes, les provincialismes, les termes techniques et savants, les mots «bas». L’Académie française, fondée en 1635 par Richelieu, continuait de veiller à la pureté de la langue et publia la première édition de son dictionnaire en 1694. Tout comme les sujets de Louis XIV, les mots furent regroupés par classes; le vocabulaire ne comprenait que les termes permis à l’«honnête homme» et s’appuyait sur la tradition du «bon usage» de Vaugelas.

Les écrivains eux-mêmes s’alignèrent et se soumirent au conservatisme de la langue distinguée, sinon à cet «art de dire noblement des riens». En dépit de leurs qualités et du prestige dont ils jouissaient en France et à l’étranger, les écrivains du Grand Siècle, tels que Bossuet, Corneille, Racine, Boileau, Molière, La Fontaine, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc., ne créèrent pas eux-mêmes le français de leur temps, et n’essayèrent même pas d’imposer leur façon de voir. La langue littéraire de cette époque semblait moins une entreprise individuelle qu’une oeuvre collective, amorcée par Malherbe, puis continuée par une élite aristocratique et bourgeoise au sein de laquelle les grammairiens eurent le premier rôle. Tous ces gens firent de la langue française une forme d’art qu’ils imposèrent à la société cultivée de Paris.

 

L’État ne se préoccupait pas plus au XVIIIe siècle qu’au XVIIe de franciser le royaume.
Les provinces nouvellement acquises, de même que les colonies d’outre-mer (Canada, Louisiane, Antilles), ne nécessitaient pas de politique linguistique. L’unité religieuse et l’absence de conflits inquiétaient davantage les dirigeants: l’administration du pays ne nécessitait pas la francisation ses citoyens.

On estime qu’à cette époque moins de trois millions de Français pouvaient parler ou comprendre le français, alors que la population atteignait les 25 millions. Néanmoins, la langue française progressait considérablement au XVIIIe siècle, comme en fait foi la répartition des francisants, des semi-patoisants et des patoisants à la toute fin du siècle alors que la Révolution était commencée.

À cette époque, le peuple francisant ne parlait pas «la langue du roy», mais un français populaire non normalisé, encore parsemé de provincialismes et d’expressions argotiques. Seules les provinces de l’Île-de-France, de la Champagne, de la Beauce, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine et du Berry étaient francisantes. Par contre, la plupart des gens du peuple qui habitaient la Normandie, la Lorraine, le Poitou et la Bourgogne étaient des semi-patoisants; les habitants de ces provinces pratiquaient une sorte de bilinguisme: ils parlaient entre eux leur patois, mais comprenaient le français. Dans le midi de la France, les patois constituaient l’unique usage dans les campagnes durant tout le XVIIIe siècle. En effet, nobles et bourgeois, initiés au français durant le siècle précédent, continuaient d’employer leur patois dans leurs relations quotidiennes Pour eux, le français restait la «langue du dimanche», c’est-à-dire la langue d’apparat des grandes cérémonies religieuses ou civiles. La situation était identique en Bretagne et en Flandre, dans le nord-est, ainsi qu’en Alsace et en Franche-Comté, dans l’est. Les seuls à parler le français encore à cette époque étaient ceux qui exerçaient le pouvoir, c’est-à-dire le roi et sa cour, les juristes, les officiers, ceux qui écrivaient et qui, de fait, résidaient à Paris. Mais le peuple de la région parisienne parlait encore patois (surtout le briard, le beauceron et le percheron) ou un français non normalisé très différent de celui de la cour.

Il n’en demeure pas moins que, comme nous l’avons dit, le français progressa au cours du XVIIIe siècle, notamment dans les pays d’oïl, en raison, entre autres, de la qualité, assez exceptionnelle pour l’époque, du réseau routier en France. En effet, grâce à cet instrument de centralisation desservant même les villages, les communications étaient facilitées et favorisaient le brassage des populations et des idées. La langue bénéficia de cette facilité; les usines et les manufactures virent affluer du fond des campagnes des milliers d’ouvriers qui se francisaient dans les villes; les marchands et les négociants voyageaient facilement d’une ville à l’autre, ce qui rapprochait leur parler local du français; un système de colporteurs se développa, et ceux-ci voiturèrent périodiquement des livres et des journaux français jusque dans les campagnes les plus éloignées.

Précisons quelques mots encore sur l’état de la langue standard, c’est-à-dire celle du roi. La norme linguistique commença à changer de référence sociale. On passa de «la plus saine partie de la Cour» de Vaugelas aux «honnêtes gens de la nation». L’usage des écrivains du XVIIIe siècle ne montra pas de changements par rapport au XVIIe siècle, mais la phrase s’allégea encore. Peu de modifications apparurent également sur le plan de la prononciation, à l’exception de la restitution des consonnes finales dans des mots comme finir, tiroir, il faut, etc. Dans l’orthographe, c’est à partir de 1740 que l’actuel accent aigu fut systématiquement utilisé en lieu et place de la graphie es-, par exemple dans dépit (ancien français: despit). L’appauvrissement du vocabulaire, noté au XVIIe siècle, ne répondait plus à l’esprit encyclopédique du siècle des Lumières. Ce fut une véritable explosion de mots nouveaux, notamment de termes techniques savants, puisés abondamment dans le grec et le latin.

De plus, l’infiltration étrangère se mit à déferler sur la France; la langue s’enrichit de mots italiens, espagnols et allemands, mais cet apport ne saurait se comparer à la «rage» pour tout ce qui était anglais: la politique, les institutions, la mode, la cuisine, le commerce et le sport fournissent le plus fort contingent d’anglicismes. Curieusement, les censeurs linguistiques de l’époque ne s’élevèrent que contre les provincialismes et les mots populaires qui pénétraient le français; ils croyaient que la langue se corrompait au contact des gens du peuple.

 

Le guerre aux patois sous la Révolution (1789-1799)

 

 


À la veille de la Révolution, la France était encore le pays le plus peuplé d’Europe (26 millions d’habitants) et l’un des plus riches. Néanmoins, tout ce monde paraissait insatisfait. Les paysans formaient 80 % de la population et assumaient la plus grande partie des impôts royaux, sans compter la dîme due à l’Église et les droits seigneuriaux, alors qu’ils recevaient les revenus les plus faibles. La bourgeoisie détenait à peu près tout le pouvoir économique, mais elle était tenue à l’écart du pouvoir politique. Pendant ce temps, la noblesse vivait dans l’oisiveté, et l’Église possédait 10 % des terres les plus riches du pays.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les révoltes populaires finirent par éclater, d’autant plus qu’elles avaient été préparées par la classe bourgeoise depuis longtemps. C’est le peuple qui prit la Bastille le 14 juillet 1783, qui fit exécuter Louis XVI et, en définitive, qui fit la Révolution, mais c’est la bourgeoisie qui accapara le pouvoir. La période révolutionnaire mit en valeur le sentiment national, renforcé par la nécessité de défendre le pays contre les armées étrangères appelées par les nobles en exil qui n’acceptaient pas leur déchéance.

Ce mouvement de patriotisme s’étendit aussi au domaine de la langue; pour la première fois, on associa langue et nation. Désormais, la langue devint une affaire d’État: il fallait doter d’une langue nationale la «République unie et indivisible» et élever le niveau des masses par l’instruction ainsi que par la diffusion du français. Or, l’idée même d’une «République unie et indivisible», dont la devise était «Fraternité, Liberté et Égalité pour tous», ne pouvait se concilier avec le morcellement linguistique et le particularisme des anciennes provinces. Les révolutionnaires bourgeois y virent même un obstacle à la propagation de leurs idées; ils déclarèrent la guerre aux patois. Bertrand Barère, membre du Comité de salut public, déclencha l’offensive en faveur de l’existence d’une langue nationale:

 

À la fin du XIXe siècle, le français est à peu près tel que nous le connaissons aujourd’hui. Le vocabulaire a continué de s’enrichir avec le parlementarisme de la IIIe République (1870-1940) et la création des partis politiques, la naissance des syndicats, de la grande finance et du grand capitalisme, la renaissance des sports, l’amélioration des moyens de transport: apparition de l’avion, de l’automobile, de l’autobus et du tramway électrique. Les emprunts à l’anglais d’outre-Manche pénètrent massivement dans la langue française. Mais l’unité linguistique prônée lors de la Révolution française était, du moins en France, loin d’être réalisée. Il a fallu plusieurs décennies d’efforts dans les écoles pour tenter de faire disparaître les «idiomes» parlés par les français. Puis, la Première Guerre mondiale jeta les hommes de France pêle-mêle dans toutes les directions, colonies comprises. On n’avait jamais vu un tel brassage de populations, qui favorisa nécessairement l’uniformisation linguistique.

 

http://www.tlfq.ulaval.ca/ (source pour les quatre encadrés ci-dessus)

 

Le français de Touraine, ou l’enfant chéri des étrangers

Il existe enfin une tradition selon laquelle le français « le plus pur » serait celui que l’on parle en Touraine. Cette idée reçue est d’autant plus inattendue que tous les ouvrages de prononciation française ont au contraire toujours été unanimes pour désigner comme modèle du bon français non pas l’usage des habitants du Val de Loire, mais celui des Parisiens cultivés. Des recherches récentes ont montré que l’origine du prestige attribué au français de Touraine semble se trouver dans les textes écrits par des étrangers, et tout d’abord chez le grammairien Palsgrave qui, au début du XVIème siècle, a écrit en anglais la première grammaire française. Mais ce sont surtout les guides de voyage allemands, hollandais et anglais qui semblent avoir conseillé aux voyageurs de se rendre à Tours, Saumur, Blois ou Orléans pour être sûr d’y entendre et d’y apprendre le bon français. Cette tradition garde encore quelques échos dans la région, qui conserve et transmet de génération en génération le souvenir des fréquents séjours de la Cour et du roi dans les châteaux de la Loire. Elle a probablement été entretenue aussi par la réputation des écrivains de la Pléiade qui, comme Ronsard, du Bellay, étaient pour la plupart originaires de la région.

Il reste à comprendre pour quelles raisons, au XVIème et au XVIIème siècle, les étrangers ont été amenés à formuler une telle appréciation. La situation linguistique de la France à cette époque peut fournir des éléments de réponse à ce mystère : en effet chaque région parlait à cette époque son propre patois, et le français ne s’était alors encore généralisé qu’en tant que langue écrite. Lorsqu’ils arrivaient en France, les étrangers, qui avaient appris le français dans des livres, ne comprenaient généralement pas les patois que parlaient les habitants des villes et des campagnes. La Touraine constituait une exception : proche de l’Ile-de-France et soumise aux influences parisiennes par les séjours répétés de la Cour dans cette région, on y parlait probablement un patois déjà très francisé. La langue des Tourangeaux ne leur posant pas de problèmes, les étrangers ont donc pu en arriver à la conclusion qu’elle était la plus pure, puisqu’elle était étonnamment proche de celle qu’ils avaient appris dans les livres.

En opposition à cette tradition, encore vivante chez les étrangers, toutes les enquêtes sur la prononciation qui ont été effectuées depuis le début du siècle, ainsi que toutes les recherches sur des époques plus lointaines à partir des affirmations des grammairiens, établissent que la forme de français qui tend depuis des générations à se répandre est celle qui s’élabore dans le creuset parisien : elle accueille généralement des éléments de diverses provenances, pour aboutir à un compromis toujours en mouvement entre les divers usages provinciaux et les usages proprement parisiens. Cette tendance est confirmée par les enquêtes sur le terrain.

Le Français : un mythe et des réalités

De nos jours, c’est notre propre attitude devant notre langue qui étonne les étrangers lorsqu’ils nous entendent ajouter, après certains mots que nous venons de prononcer : « Je ne sais pas si c’est français », ou même « Excusez-moi ce n’est pas français. ». Cette phrase est si courante chez nous qu’elle n’étonne que les étrangers, surpris par exemple, qu’un Français se demande si taciturnité ou cohabitateur sont des mots français. En effet, dans les langues voisines, les usagers fabriquent des mots à volonté sans que personne y trouve rien à redire, à condition qu’ils se fassent comprendre. Le Français au contraire ne considère pas sa langue comme un instrument malléable, mis à sa disposition pour s’exprimer et pour communiquer. Il la regarde comme une institution immuable, corsetée dans ses traditions et quasiment intouchable. Nous avons en effet été trop bien dressés à n’admettre un mot que s’il figure déjà dans le dictionnaire. Si nous ne l’y trouvons pas, nous déclarons avec la plus grande conviction, mais contre toute évidence, puisque nous venons de l’employer en étant compris, que ce mot n’est pas français et que, tout simplement, il n’existe pas. Taciturnité et cohabitateur sont deux mots parfaitement conformes aux structures du français et aux règles traditionnelles de formation des mots dans cette langue. Et pourtant, l’auteur du premier, Gabriel Garran, fondateur du théâtre d’Aubervilliers, entendu au cours d’un colloque à Villetaneuse le 14 mai 1986, et celui du deuxième, le fantaisiste Coluche, interviewé à la radio peu de temps avant sa mort en 1986 se sont l’un et l’autre excusés de les avoir employés, en ajoutant qu’ils n’étaient pas français. J’ai cité ces deux cas parce qu’ils ont été récemment cueillis sur le vif, mais ce comportement est absolument général chez tous les Français.

Sur le plan de la prononciation, notre attitude n’est pas moins irrationnelle. Quelle que soit la personne qui parle, c’est toujours l’autre qui a un « accent », qu’on l’appelle accent « pointu » ou accent « méridional », accent « chtimi », ou accent « pied-noir », « suisse », « belge » ou « canadien ». Et celui qui parle de ces accents pense que lui-même n’a pas d’accent : c’est toujours l’autre qui est hors norme et qui a tort. Cependant la prise de conscience de cette diversité, quand il ne s’agit que de prononciation, provoque plus souvent le sourire que la réprobation.

Les choses en vont autrement avec la grammaire, et des formes comme « il s’est rappelé de son enfance » ou « il a pallié aux inconvénients » sont immédiatement rejetées par las puristes comme inadmissibles. Ceux qui les remarquent ne sont pas loin d’accuser ceux qui les emploient soit d’être des individus primaires et incultes, soit d’être responsables de la dégradation sinon de l’assassinat de langue française : « France, ton français fout le camp ! » devient un cri d’alarme et un appel au secours.

Les gens dont le français est la langue maternelle joignent ainsi de façon paradoxale un sens aigu de l’observation (puisqu’ils repèrent sans cesse les écarts vis-à-vis des formes traditionnellement admises) à un refus plus ou moins conscient de reconnaître l’existence de la diversité d’emploi de cette langue. Tout en comprenant parfaitement le sens de telle expression française, à leurs yeux incorrecte, ils n’hésitent pas à déclarer contre toute logique qu’elle n’est pas française.

Comment expliquer cette attitude irrationnelle chez des gens qui se réclament de Descartes ?

Il semble qu’il existe dans l’esprit de tout francophone une dualité qui brouille le paysage. Il a d’une part la conception de cette belle langue française transmise par la tradition à travers les œuvres des grands écrivains et qui prend figure de mythe : n’y touchons pas, on pourrait l’abîmer ! Et, à côté de cette langue idéale, pure, achevée, parfaite, nous avons tous un peu conscience que se développe une autre langue française, que chacun utilise tous les jours sans ménagements, une langue multiple et changeante, s’adaptant au monde moderne et aux situations familières. Il est difficile de l’accepter comme du français, comme « le français » -et pourtant elle s’intègre parfaitement dans la tradition de la langue classique tout en ayan sa propre dynamique : ce qui choque aujourd’hui ne choquera plus demain.

Le mythe est parfaitement entretenu dans les grammaires et les dictionnaires qui enseignent le bon usage : ce sont des points fixes auxquels il est rassurant de se référer en cas de doute. On vérifie, après l’avoir entendue ou employée, si telle tournure ou telle expression est correcte, mais, dans le feu de la conversation ou la hâte d’écriture, on se laisse porter par le génie propre de la langue et on crée des formes nouvelles que la langue autorise mais que l’usage n’a pas consacrées. 0n s’exprime plus complètement mais on garde mauvaise conscience. Et ces deux perceptions sont si imbriquées dans l’esprit de chacun que, lorsqu’on entend parler de la langue française, on ne sait jamais exactement de laquelle il s’agit.

Le français dans tous les sens – Préambule et extraits


Questions à… Henriette Walter
par Alexie Lorca
Lire, mars 200

 

Henriette Walter est une linguiste qui a le chic pour rendre passionnante et accessible au grand public l’épopée du langage. Après, entre autres ouvrages, L’aventure des mots en Occident et L’aventure des mots français venus d’ailleurs, elle relate l’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais. Honni soit qui mal y pense (Robert Laffont), qui remet à l’heure quelques pendules, est ponctué d’anecdotes et de jeux.

A quand remonte la première rencontre entre la langue anglaise et la langue française?

H.W. Au début du XIe siècle. Mais le commencement d’une véritable relation intime date de la victoire de Hastings en 1066. Le Normand Guillaume le Conquérant ravit alors la Couronne britannique, chasse la noblesse anglaise de la Cour et la remplace par des nobles français. Dès lors, la langue anglaise ne va plus cesser de puiser dans le lexique français. Mais il faut attendre le XVIIIe siècle pour que s’opère la réciprocité de ce phénomène.

Il y a donc plus de mots anglais d’origine française que l’inverse?

H.W. C’est incomparable. Plus des deux tiers du vocabulaire anglais sont d’origine française alors que les emprunts de notre langue à l’anglais sont de l’ordre de 4%. On relève dans le lexique britannique des centaines de mots empruntés au français et qui sont d’ailleurs de parfaits homographes, comme abolition, bosquet, boudoir, doyen, impertinent…

Quels sont les premiers mots à avoir franchi la Manche?

H.W. Il y a proud, qui signifie aujourd’hui «fier» mais qui signifiait «vaillant» au Moyen Age; tower (tour); prison, mais aussi bacon que l’on prend, comme beaucoup d’autres mots, pour un anglicisme. C’est, au contraire, une forme que l’anglais a empruntée à l’ancien français bacon (viande de porc, flèche de lard salé), mot que le français avait d’ailleurs lui-même emprunté au germanique ancien! Ces mots ont souvent gardé en anglais le sens qu’ils avaient en ancien français.

Ce qui vous fait dire qu’un étudiant anglais comprend plus facilement le vieux français que son homologue français…

H.W. Absolument! Comment dit-on étranger et chagrin en anglais? Foreign et grief, deux mots empruntés au vieux français forain et grief qui signifiaient alors… «étranger» et «chagrin»! On constate le même parcours pour rental (loyer), qui vient du vieil adjectif français rental (soumis à une redevance annuelle). Ou encore pour faint (faible, léger), dérivé du vieux français feint (mou, sans ardeur).

Que se passe-t-il à partir de la Révolution française?

H.W. L’anglais continue à emprunter au français, mais la France connaît une première vague d’anglomanie qui ne cessera de s’affirmer. Notez qu’il s’agit bien souvent de mots français qui réapparaissent dans leur patrie sous de nouveaux habits. Ainsi du mot rail, par exemple, emprunté par les Anglais au Moyen Age à l’ancien français raille (barre). Certains semblent même relever du franglais. Comme computer ou toast, respectivement issus des verbes computer et toster qui signifiaient calculer et griller en ancien français.

Où en sont aujourd’hui les échanges lexicaux entre l’anglais et le français?

H.W. Nous puisons dans le lexique anglais, principalement pour ce qui touche aux nouvelles technologies. Quant aux Anglais, ils continuent à nous emprunter des mots «qui font chic»! Il y a, concernant ces emprunts, un énorme fossé de comportement entre les Français et les Anglais. Si, en France, vous voulez vous attirer les foudres des puristes, il vous suffit d’utiliser des mots comme booster, casting ou fast-food. Alors qu’un Anglais, qui veut paraître brillant et cultivé, ponctuera sa conversation de «déjà vu», «à propos» ou «joie de vivre»!


 

Dans son livre, “L’aventure des mots français venus d’ailleurs”, Henriette Walter rappelle que l’on considère que 13% du vocabulaire français (soit 35 000 mots pour le lexique courant) est constitué d’emprunts à une langue étrangère. Aujourd’hui, l’anglais représente le quart de cet apport, mais jusqu’au milieu du XXème siècle, l’Italien arrivait largement en tête. Cette langue latine ne “pèse” plus aujourd’hui que 16,6% des 4 192 mots courants d’origine étrangère (contre environ 25%, donc, pour l’anglais). Mais ces emprunts-là sont beaucoup moins voyants désormais que dans le cas de la langue britannique.Concernant l’anglais, l’auteur fait remarquer que cet apport de mots anglais compte quelque 1053 termes, soit à peine 3% d’un lexique de 35 000 mots considérés comme représentatifs du français courant (pour un vocabulaire global d’environ 60 000 mots).Dans ce même tableau (page 17 du livre), il est utile de rappeler que 13% de ces apports ont pour origine le germanique ancien (surtout à travers la langue des Francs, le francique, qui a donné par exemple toute une série de verbes usuels comme marcher, galoper, glisser, tomber, lécher, téter, guetter, frapper, griffer, déchirer, blesser, soigner, guérir, gagner, guetter, garder, etc…).

 

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