Sartre et Beauvoir, le pacte de poly-fidélité

Sartre et Beauvoir, le pacte de poly-fidélité

par Entretien avec Michel-Antoine Burnier
source : www.nouvellescles.com

2008 est l’année Simone de Beauvoir. Mais déjà, début 2007, France 2 diffusait le film “Sartre Roman”, écrit par Michel-Antoine Burnier et Michel Contat, où apparaissait clairement comment Sartre et Beauvoir avaient posé les bases d’un rapport radicalement nouveau entre homme et femme et fondé un couple qui, aujourd’hui, nous concerne tous.

À un moment, l’héroïne du scénario, l’étudiante italienne Carla, marche au côté de Simone de Beauvoir et lui dit : « Avec Frédéric, nous aimerions vivre le pacte. » « Quel pacte ? » demande Beauvoir. « Celui que vous avez passé avec Sartre. » L’autre sourit : « Ma pauvre enfant ! Beaucoup ont essayé, la plupart ont échoué. » Nous sommes allés demander à Michel-Antoine Burnier de nous dire en quoi consistait exactement ce fameux pacte.

Nouvelles Clés : Comment définir le « pacte » que Sartre et Beauvoir avaient signé entre eux ?

Michel-Antoine Burnier : On a connu diverses sortes d’amour au fil de l’histoire : l’amour romain, l’amour médiéval, l’amour de la Renaissance, l’amour bourgeois du XIXe siècle… Et puis il y a eu l’« amour Sartre et Beauvoir ». Michel Contat a dit un jour : « La légende de ce couple a changé nos mœurs. » C’est exact. Même si leur vraie vie n’a que partiellement correspondu à leur légende, Jean-Paul Sartre et Simone Beauvoir ont été les Héloïse et Abélard laïcs des temps modernes ! Quand Sartre rencontre Beauvoir, elle a 21 ans, et lui 23. Leur pacte, ils le passent environ un an après, en 1929. Ils s’aiment, ils se plaisent, ils ne peuvent pas se quitter. C’est une relation sexuelle, personnelle, sentimentale, intellectuelle… Et voilà qu’un soir, en plein été, dans le décor très symbolique des jardins du Louvre, assis sur un banc, Sartre propose à celle qu’il appelle déjà Le Castor, un pacte, renouvelable tous les deux ans, dont le principe est le suivant : notre amour est un amour nécessaire, mais il convient que nous vivions aussi, à côté, des amours contingents. Les amours contingents sont une façon de connaître le monde, car on connaît bien le monde, quand on est un homme, avec les femmes, et quand on est une femme, avec les hommes. Une condition : ne pas se mentir, ne rien se dissimuler. Sartre propose. Beauvoir accepte. Il n’est pas certain qu’elle le fasse de très bon cœur, mais Sartre est le premier homme de sa vie et son intelligence la fascine. C’est d’une logique implacable. Il y a un aspect « fondation de dynastie » : ça se passe devant le palais des rois de France, un chat noir s’est (symboliquement ?) coincé derrière leur banc et ils proclament : « Nous allons réinventer le couple ! » Il y a là quelque chose de très aristo. Par exemple, ils ne partageront pas le même appartement. Dans la grande noblesse, il était de très mauvais goût de vivre avec sa femme – pourquoi pas toute la famille dans le même lit, pendant qu’on y est, comme des paysans pauvres ou des nobliaux du Moyen-âge !? C’est la bourgeoisie qui, aux XVIII° et XIX° siècles, a inventé qu’on pouvait vivre dans le même appartement et coucher dans le même lit que son épouse !

N.C. : Qu’est-ce qu’un « amour nécessaire » ?

M.-A.B. : Celui où les partenaires éprouvent une estime, une tendresse, une confiance réciproques absolues. Beauvoir a cette phrase : « Si je vous dis que dans cinq ans, on se retrouve à 18 heures, au Parthénon, à Athènes, je suis sûre que vous y serez. » Les « amours contingents », eux, peuvent être de vraies passions, mais ils ne doivent jamais affecter l’amour nécessaire. C’est donc l’alliage de l’union et de la liberté. La confiance doit être absolue. Mais la liberté aussi, y compris sur le plan sexuel. Pour énormément de jeunes intellectuels – hommes, mais aussi femmes -, qui auront vingt ans dans les années cinquante ou soixante, ce pacte représentera un idéal. Ce fut mon cas. Pendant toute une période, je me suis demandé avec impatience où se cachait ma Simone de Beauvoir…

N.C. : Qu’a donné la mise en application du pacte ?

M.-A.B. : Les amours contingents se sont parfois croisées ! Beauvoir a eu une aventure avec Fernando Gerassi, le peintre espagnol, tandis que Sartre sortait avec la femme de Gerassi. Plus déterminante a été l’histoire du Castor avec Jacques-Laurent Bost, un ancien élève de Sartre au Havre : un vrai amour, profond, physique. Il y a bien sûr le trio Sartre-Beauvoir-Olga, où tous les trois ont souffert, alors que, curieusement, ce trio est resté chaste, du moins pour Sartre, qui n’a jamais couché avec Olga. Il était fou de cette ancienne élève de Beauvoir, au point d’en devenir squelettique. Olga est une espèce de symbole de la liberté ; elle est capricieuse et il y a, dans le caprice, une liberté extraordinaire, une indétermination absolue, qui fascinait Sartre. C’était incontrôlable. Finalement, il tombe amoureux de sa sœur Wanda, avec qui il peut vivre une véritablement liaison. Et puis, il y a toute cette période où Beauvoir est professeur et où certaines de ses élèves tombent amoureuses d’elle et réciproquement – dans ses mémoires, elle cachera tout de ses amours lesbiens, notamment quand ses amantes deviennent aussi des maîtresses de Sartre.

N.C. : Tout ça tranquillement, sans jalousie ?

M.-A.B. : Pas sans souffrances ! Il y a des imbroglios considérables. Avec la jeune Bianca, par exemple, ce sera très compliqué. En 45, quand Sartre va aux États-Unis et manque y épouser Dolores Vanetti, il est à deux doigts de rompre le pacte. Mais cela faisait longtemps qu’il avait dit au Castor : « Plus besoin de renouveler le pacte tous les deux ans, il est reconduit indéfiniment… sauf si l’un de nous envoie à l’autre une lettre recommandée. » Dolorès voulait l’exclusivité. Sartre la lui a refusée.

N.C. : Et Beauvoir accepte le deal sans broncher ?

M.-A.B. : Elle est partiellement prisonnière d’une logique qui n’est pas sans perversité, c’est sûr, mais l’amour qu’elle va bientôt vivre avec Nelson Algren, son bel Américain, sera dément. Il lui dit : « Vous êtes ma femme ! » Elle lui répond : « Tu es mon petit mari. » Dans les années 50, elle aura avec Claude Lanzmann une histoire très sentimentale et extrêmement physique – plus tard, elle écrira : « Je n’avais plus vu Lanzmann depuis x temps, nos corps se retrouvèrent dans la joie. » En fait, les rapports physiques avec Sartre se sont arrêtés dès la fin des années trente, ça ne collait pas vraiment entre eux. Même s’il est très physique, Sartre est un mauvais coïteur. Un homme aux érections terribles, mais qui n’éjacule que très difficilement et sans grand plaisir – lui-même se présentera comme plutôt « un masturbateur de femmes qu’un coïteur ». Il veut bien admettre que la femme s’abandonne, mais lui, jamais. Il se retient toujours. Pas question de perdre conscience : il est pure conscience et la conscience ne doit pas s’obscurcir.

N.C. : Pas de lâcher prise… Peut-on dire que leur système a fonctionné ?

M.-A.B. : Sartre, à la belle époque, a eu jusqu’à sept maîtresses simultanées. C’est la donnée principale : il en a vitalement besoin. Certaines maîtresses disparaissent, d’autres restent. Il les entretient, leur verse de l’argent tous les mois, avec une grande générosité. Beauvoir a quelques amants, notamment dans la bande des Temps Modernes, et quelques amantes plus ou moins cachées. Tout ça forme un univers. Ils disent entre eux « la famille ». Et c’est une vraie famille, avec ses neveux, ses nièces, ses jalousies, ses querelles… Sartre était extraordinairement organisé. Chaque femme avait un jour, et il ne fallait pas essayer d’en bouger. Si une femme arrivait le mauvais jour, il n’était pas content ! Je m’en suis rendu compte une fois que j’étais avec lui, au bar du Port Royal, fin 62. Evelyne Rey, la sœur de Lanzmann, une actrice d’une beauté stupéfiante, est arrivée un quart d’heure en avance. Au lieu de l’inviter de s’asseoir à notre table, il lui a lancé, l’air fâché : « Va m’attendre au bar ! » Il a terminé l’entretien avec moi, à la minute près, avant de la rejoindre.

Ces femmes étaient forcément jalouses les unes des autres. Il y avait donc une confusion permanente, malgré le merveilleux alibi que représentait Beauvoir, puisqu’il pouvait toujours dire : « Je vais passer huit jours de vacances avec le Castor », puis ne passer que quatre jours avec elle et le reste du temps filer avec une autre ! Evidemment, on peut regarder tout ça d’un œil sévère : non seulement, cet homme était un papillonneur infidèle et un séducteur total, finalement pas du tout original, qui draguait tout ce qu’il voyait, mais qui, en plus, fondait ça philosophiquement ! Et si sa compagne « nécessaire » s’était avisée de râler, il lui aurait rétorqué : « Vous n’êtes donc qu’une bourgeoise ? », ce qui était l’insulte suprême. Moyennant quoi, vis-à-vis du Castor, il se permettait une transparence épistolaire non exempte de sadisme (on le découvrira plus tard, lors de la publication de leur correspondance, pourtant expurgée par Beauvoir), en lui décrivant, par exemple, les détails anatomiques de certaines de ses maîtresses et de leurs parties de jambes en l’air.

Jean Cau a été le secrétaire de Sartre jusqu’en 1957. Un jour, il lui demande : « Mais comment faites-vous pour vous en sortir ? » Sartre lui répond : « Je mens à toutes. » Cau s’étonne : « Même au Castor ? » Sartre sans hésiter : « Surtout au Castor ! » Il y avait bel et bien une transparence entre lui et Beauvoir. C’était elle qui en savait le plus et elle s’est maintes fois trouvée entraînée à gérer une part de ce dispositif complexe, c’est-à-dire à essayer de protéger Sartre de ses maîtresses (et aussi parfois à plaider la cause de telle d’entre elles, qui se trouvait en difficulté ou en dépression), ce qu’elle a faisait très bien. Mais il y avait quand même un endroit obscur, où même elle ne pénétrait pas. Jean Cau insiste : « Vous mentez ? Même au Castor ! Vous, le philosophe de la transparence ? » Sartre lui répond : « Il y a des situations où l’on est obligé de s’inventer une morale provisoire. »

N.C. : C’est vrai que Simone de Beauvoir elle-même avait écrit Pour une morale de l’ambiguité… Mais on a du mal à imaginer comment elle pouvait accepter un tel mic-mac, avec ses inévitables débordements de mauvaise foi !

M.-A.B. : On ne comprend rien à cette histoire si on oublie que, pour elle comme pour lui, l’essentiel était d’écrire. C’est l’élément fondamental du pacte : « Nous ferons notre œuvre d’écrivains et nous nous encouragerons l’un l’autre, nous nous aiderons l’un l’autre, nous nous corrigerons l’un l’autre, nous nous donnerons des idées l’un à l’autre. » C’était cela d’abord qu’il fallait protéger. Sartre écrit huit à dix heures par jour, et ses journées sont totalement réglées, au quart d’heure près. Tous les jours, à trois heures tapantes, il quitte le restaurant, balance un paquet de billets sur la table, avec toujours un pourboire exagéré, et s’en va écrire, à la seconde près, quitte à partir au milieu d’une phrase, sans finir son dessert ou son café.

N.C. : Ce qui suppose une sacrée volonté. D’autant qu’il buvait sec !

M.-A.B. : Une volonté de fer. Et préserver l’œuvre, il n’y avait rien de plus important, pour ce couple. Il faut se souvenir qu’ils ont découvert la philosophie ensemble. Beauvoir a joué un rôle bien plus grand qu’on ne s’imagine dans la philosophie sartrienne. Même si elle n’a pas écrit de textes philosophiques fondamentaux, elle en a écrit tout de même – Le deuxième sexe, pour une part, c’est bien de la philo. C’est notamment elle qui lui a fait découvrir Hegel. Ça se passe en 1940. Il est prisonnier en Allemagne, et elle, lisant Hegel à la bibliothèque nationale, lui écrit : « C’est très proche de vous. Il transforme en joie ce que vous regardez avec pessimisme, mais c’est très important. Il faut que vous le lisiez ! » À mon avis, le Hegel de La phénoménologie de l’esprit et celui de La philosophie de l’histoire ont profondément marqué L’être et le néant, et plus encore La morale, que Sartre n’a jamais achevée et qu’on a publiée après sa mort. Donc, il y a eu un vrai et long dialogue intellectuel entre Sartre et Beauvoir. Il lui soumettait tous ses textes. Elle lui soumettait les siens. Il les corrigeait. Ils se disputaient, comme on l’a vu dans notre film. Mais il y avait entre eux une intimité et une complicité intellectuelle et sentimentale, que je souhaite à beaucoup d’hommes et de femmes ! Cette complicité absolue, cette confiance totale dans le jugement de l’autre, sur l’œuvre et sur le comportement moral, c’est exceptionnel. Et quand Beauvoir dit à Sartre : « Là, ça ne va pas du tout, Sartre, arrêtez, c’est bon pour la poubelle ! » Il proteste mais se rend toujours à ses raisons. Il y a là une étonnante fusion des esprits !

N.C. : Il aurait détesté ces mots, mais il y avait quelque chose de mystique dans la rencontre de ses deux âmes !

M.-A.B. : Oui… disons plutôt de ces deux consciences, de ces deux « pour soi ».

N.C. : Avec la Russe Léna Zonina, le couple semble passer un cap décisif.

M.-A.B. : C’est l’interprète de Sartre à Moscou. Il la rencontre en 1961. C’est l’ancienne secrétaire d’Erimbourg, la fille d’un bolchévique qui a eu de gros ennuis avec Staline. Sa situation en URSS n’est donc pas terrible, mais Erimbourg la protège. C’est une femme d’une quarantaine d’années, rousse, belle, avec une volonté formidable. Sartre tombe vraiment très amoureux. Avec elle, il retrouve – ou découvre ? – un amour physique qu’il n’a pas connu avec les autres. Du coup, il se rend neuf fois en Union soviétique ! Ce qui ne va pas sans une certaine complicité avec le régime, malgré lui. Pas question d’avouer son amour. Il faut trouver des prétextes littéraires ou politiques ; le PC est ravi. Sartre y va avec Beauvoir qui le protège et qui est un merveilleux alibi vis-à-vis du KGB. Et là, Beauvoir va se montrer exceptionnellement généreuse, puisqu’elle ira jusqu’à lui dire : « Si je meurs, je veux que Lena me remplace auprès de vous, qu’elle soit à la fois elle et moi, et que vous quittiez toutes ces petites vieilles qui vous empoisonnent l’existence ! »

De fait, à un moment, Sartre pense réellement à épouser Zonina… pour la faire sortir d’Union soviétique. Evidemment les « amours contingents » n’ont pas la grandeur d’âme du Castor : ça piaille dans la famille ! Parce que là, c’est un amour profond. Les centaines de lettres à Zonina, encore interdites de publication par Arlette Elkaïm, l’héritière de Sartre, sont très troublantes. Sartre lui écrit tous les jours des lettres de dizaines de pages ! Et Le Castor en est émue pour son vieux compagnon.

N.C. : Dans votre film, quand l’héroïne dit qu’elle aimerait signer le même pacte avec son amoureux, Beauvoir la prévient : « Beaucoup ont essayé, la plupart ont échoué ! »

M.-A.B. : Les vrais couples qui durent sont de toute façon rares. Il y a quelques années, lors d’une réunion d’anciens membres de l’UEC (Union des étudiants communistes), nous nous sommes amusés à répondre à un questionnaire sur la fidélité à nos idéaux de jeunesse, quarante ans après. À la question : « Qui est resté avec la même femme ou le même homme ? » deux sur trente seulement ont levé la main – je n’en étais pas. Mais alors les couples qui durent sur la base d’un pacte « à la Sartre-Beauvoir », eux, sont franchement rarissimes ! Je n’en connais personnellement que deux… En général, ça se casse vite la figure. La mauvaise foi s’y met. Le mensonge rapplique. L’un des deux n’accepte pas, est plus jaloux que l’autre, se fait sadiser. Et ça se plante.

N.C. : Autrement dit, l’idée de ce pacte est un échec ?

M.-A.B. : Eh bien pourtant non ! Quoi que l’on puisse penser de cette alliance acrobatique entre un homme et une femme, je suis convaincu que l’attaque qu’ils ont portée contre la morale bourgeoise, par l’invention de ce pacte, au Louvre, un soir de l’été 1929, a été déterminante pour nous tous, surtout par sa légende. Nos couples, même déviés ou partiels, nos façons de vivre nos amours, nécessaires ou contingents, sont beaucoup plus proches de l’aventure de Beauvoir et de Sartre que de la morale bourgeoise des années 50. Les familles recomposées, les constructions extravagantes auxquelles on assiste aujourd’hui, tout ça ressemble davantage au « Pacte » qu’à la monogamie « ad vitam aeternam » qui était encore la norme sociale des années 50, quand Le deuxième sexe est sorti. D’ailleurs, ce livre a fait un scandale vraiment épouvantable. Aujourd’hui, c’est un livre adulé. C’est tout juste si les curés ne le lisent pas en chaire, eux qui savent désormais distinguer leur amour nécessaire pour Jésus, des amours contingents pour leurs épouses officieuses et organisées en syndicat !

N.C. : Nous serions tous plus ou moins les enfants de Sartre et de Beauvoir ?

M.-A.B. : Je le pense fondamentalement, oui. Des enfants infidèles et pervers, qui appliquons mal la théorie, parce que c’est une théorie pure et que les fondateurs eux-mêmes n’étaient pas parvenus à l’incarner dans leur vie réelle ! Cela dit, sur l’essentiel, ils ont tenu bon. Savez-vous quels ont été les derniers mots de Sartre, agonisant à l’hôpital Broussais ? Il a chuchoté à Beauvoir : « Vous êtes une bonne petite épouse. » Et il est mort. Alors elle l’a embrassé sur la bouche et elle s’est couchée à côté de lui. Aujourd’hui, ils sont dans la même tombe. Mais elle porte au doigt l’anneau de pseudo mariage que lui avait offert Nelson Algren.

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