Le Myanmar à petite vitesse

LE MYANMAR À PETITE VITESSE

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Dans l’express 35 pour Moulmein

Rien de tel qu’un voyage en train pour découvrir les réalités humaines d’un pays. Surtout s’il vit, comme le Myanmar, à l’écart du monde moderne.

Même le ventre vide, les voyageurs peuvent sans crainte monter à bord de l’express qui relie en neuf heures Rangoon au port de Moulmein, la troisième ville du Myanmar. Car le défilé des vendeurs ambulants dans les wagons est incessant. Et ce bien avant que ne s’ébranle ce long train tracté par une puissante locomotive Diesel. Aux heures matinales où nous prenons place dans notre compartiment, les nourritures proposées – curry de poulet, poisson aux légumes ou assortiments de noix de bétel – ne constituent certes pas un menu rêvé pour des touristes occidentaux. Mais, dès qu’on s’éloigne de la gare de Rangoon et de ses couloirs oppressants, dès que le vent s’engouffre par les fenêtres, l’appel de la faim se fait criant et tout devient appétissant.
Dans ce train, pas la peine de connaître la ou les langues du pays ; un simple geste suffit pour faire venir à soi le vendeur qui, avec son large plateau en aluminium, virevolte avec grâce dans le wagon brinquebalant. Il vous servira aussitôt votre repas, à même le sol, en y disposant en guise de nappe deux couches de papier journal qui, une fois les mets avalés, se métamorphoseront immédiatement en sacs-poubelle. A cette étape, le grand défi consiste à maintenir en équilibre votre petit pot de sauce au centre de cette “table” pour le moins instable.
De nombreux passagers sont venus avec leurs propres gamelles métalliques. S’en échappent des effluves qui embaument le wagon de parfums exotiques mêlés. Toutes ces odeurs nous rappellent les emprunts aux traditions culinaires indiennes et thaïlandaises. Une troupe de petits vendeurs – pour la plupart des enfants – veillent à satisfaire la moindre demande et passent inlassablement de compartiment en compartiment pour proposer de l’eau, du thé, du café, des cure-dents ou les fameux cigares cheerot (cigares birmans préparés avec du sucre et des épices).
Soudain, un pépiement désespéré transperce l’assourdissant cahot métallique et nous fait tendre l’oreille. Sans un mot, une vieille femme, l’air absent, propose des oiseaux aux voyageurs. Prix annoncé : 500 kyats [0,50 dollar environ]. Les pattes attachées à de fines baguettes, leurs petites têtes pendant dans le vide et leur bec rouge et or grand ouvert, une vingtaine d’oiseaux piaillent et prient pour leur survie. Ces oiseaux ne sont pas destinés à être dévorés sur-le-champ, ni même promis à finir au fond d’une casserole. Il s’agit pour les voyageurs d’avoir le plaisir et la satisfaction de leur rendre la liberté. Enserrant les fragiles créatures dans leur poing, les bonnes âmes qui en achètent détachent les liens, s’approchent des fenêtres et les relâchent avec délicatesse. Aspirés par la vitesse du train, battant fiévreusement des ailes comme pris de panique, les oiseaux volent en arc autour du convoi avant de se poser, peu assurés, pour retrouver leur sens de l’orientation. Leur sort est bien plus enviable que celui des petites canes dodues qui, elles, ont été rôties avant d’être servies à bord.
En un sens, la “première classe” tient ses promesses : malgré leur âge avancé, les fauteuils y sont tellement rembourrés que les soubresauts deviennent à peine perceptibles. La recherche de tout autre élément de confort est néanmoins vouée à l’échec. Simplement retenus par leurs fils, les néons se balancent au plafond. Mais un seul d’entre eux fonctionne ! Quant aux portes des toilettes, pas une ne ferme. Les Birmans donnent aux objets une espérance de vie approchant l’éternité. Condamnés à une mort certaine en d’autres contrées, les produits industriels sont ici recyclés, ressuscités. Livres, locomotives, bateaux, camions, horloges, instruments de navigation ou ordinateurs reprennent vie. C’est le cas aussi de ces gros haut-parleurs qui claironnent des annonces ou de la musique à l’entrée de villages de paillotes ou de ces palans utilisés pour remonter l’eau des puits.
Et puis il y a les wagons de seconde classe, dont l’engorgement mériterait d’être inscrit au Livre Guinness des records. Les plus chanceux auront trouvé une place dans l’allée ou sur un accoudoir. Les suivants se seront tassés dans le couloir. Quant aux retardataires, ils auront eu tout juste le temps de grimper sur un marchepied et de s’attacher debout aux poignées extérieures, à l’aide de bandes de tissu pour éviter de chuter. A chaque arrivée dans une gare, ils se détachent pour libérer le passage puis s’encordent à nouveau aux wagons.
La voie ferrée et le train qui la parcourt pour atteindre au bout de deux heures la ville de Bago puis contourner le golfe de Martaban (ou Mottama) et arriver dans l’Etat Môn représentent les éléments les plus modernes de cette région. De part et d’autre s’étendent des rizières, ponctuées de villages souvent dépourvus d’électricité. Dans les champs inondés, des bœufs tirent la charrue. Là où la pluie a endommagé les digues de glaise qui, habituellement, font de la terre une mer fertile, les hommes travaillent à mains nues pour réparer les dégâts du ciel.

Le Myanmar constitue le lieu idéal pour réfléchir au sens de la modernité. Rejetant fondamentalement le principe de mondialisation, l’Etat birman refuse d’entrer dans l’ère de la communication et continue de considérer ses “sujets” comme de simples paysans destinés à vivre en autarcie. Mais il ne s’agit pas de vivre, il faut se contenter de survivre. Les jours ne sont pas allongés par la lumière artificielle. Chacun joue un rôle immuable au sein de la famille et de la société. L’influence bouddhiste se ressent dans l’obéissance et la modération de la population. Il est plus important de donner que de prendre. Mais, dans ce monde aux apparences idéales, ceux qui osent critiquer le régime finissent dans des camps de prisonniers, les généraux de la junte sont à la tête de la plus grande armée du Sud-Est asiatique et une femme Prix Nobel de la paix vit en liberté surveillée depuis des années. L’aide humanitaire destinée aux victimes des catastrophes naturelles est bloquée aux frontières, la guerre contre les minorités ethniques fait rage, et toute une génération privée d’avenir demande l’aumône le long de la voie ferrée.
Pour les enfants des campagnes que nous traversons, le train constitue le seul lien avec le monde extérieur. Ses sifflements stridents leur ordonnent de loin de s’écarter des rails. Ils forment alors une haie d’honneur et scrutent les voitures pour s’emparer de tout objet qui viendrait à en tomber. Outre les biscuits et les bonbons, les bouteilles en plastique – dont on peut faire un récipient, un vase ou un épouvantail – sont particulièrement prisées. Dans cette foire d’empoigne, ce sont la loi du plus fort et la capacité à décamper au plus vite avec son butin qui prévalent.
Le voyage tire à sa fin. Moulmein, deuxième port du pays après Rangoon, se profile par-delà les rizières au milieu du paysage vallonné. Les Anglais avaient fait de cette ville leur capitale à l’issue de la première guerre contre les Birmans, en 1827. Elle présentait en effet bien des avantages : une place imprenable au bord de la mer, une brise légère, une végétation luxuriante et quatre rivières regorgeant de poisson et permettant le flottage du bois. Depuis, George Orwell et Rudyard Kipling ont laissé sur Moulmein, qu’on appelait autrefois Mawlamyaing, leur empreinte administrative ou littéraire. Mais la grande ville n’a conservé aucune trace tangible du passage des deux écrivains. Les maisons coloniales sont à l’abandon, les entrepôts tombent en ruine et la promenade du port n’est plus guère fréquentée. Moulmein a beau être le deuxième port du pays, il est inutile de chercher une liaison par bateau jusqu’à Rangoon. Les élites birmanes et britanniques d’autrefois ont tourné le dos à cette cité. Comme presque partout ailleurs dans le pays, les habitants ne parlent plus anglais. La langue, conformément au souhait des dirigeants, est devenue un rempart face aux influences étrangères, ce en quoi les Birmans sont plus que jamais immunisés.

Manfred Rist
Neue Zürcher Zeitung

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